Condamné par vengeance
Scène dans un tribunal de police romand
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
La présidente: Monsieur, vous avez fait opposition dans le délai
légal à une condamnation pour conduite en état d'ébriété. Vous
contestez toujours cette condamnation?
Le plaignant: Oui.
La présidente: Pourtant, la police a bien relevé un taux d'alcoolémie
de 1,2‰ dans votre sang.
Le plaignant: Oui. Mais je ne conduisais pas.
La présidente: Comment ça?
L'avocat du plaignant: Oui, madame la présidente, mon client a fait
opposition, car sa condamnation résulte d'un témoignage de son
épouse à la police. Mon client conteste ce témoignage. Il n'a en effet
pas pris le volant ce soir-là. Il était bien en état d'ébriété, c'est
pourquoi, c'est son neveu qui l'a raccompagné à la maison.
La présidente: Bon, eh bien, faites entrer le témoin. (...) Bonjour,
madame, prenez place. Vous êtes bien madame X, épouse de
monsieur X ici présent?
Le témoin: Oui.
La présidente: Je ne vais donc pas vous faire prêter serment, mais
je vous demande, madame, de répondre au tribunal avec la plus
grande sincérité.
Le témoin: Mmm.
La présidente: Vous avez déclaré à la police que, le soir du 6 juin
2005, votre mari est venu vous chercher en voiture à votre travail et
qu'il était en état d'ébriété. La police a donc intercepté
ultérieurement votre mari et mesuré son taux d'alcoolémie. Vous
confirmez votre déclaration à la police?
Le témoin: Vous voulez que je vous dise franchement?
La présidente: S'il vous plaît...
Le témoin: Je l'ai fait par vengeance. Il n'est pas venu me chercher
au travail. C'est que... Vous comprenez, je lui avais interdit de voir
mon neveu et il était justement avec lui quand je suis rentrée du
travail. Alors, nous nous sommes bagarrés. On s'est provoqué...
La présidente: Où cela s'est-il passé? A votre domicile?
Le témoin: Oui.
La présidente: Et alors, qu'avez-vous fait?
Le témoin: Eh bien, j'ai appelé la police, parce que j'ai vu qu'il avait
bu... Et j'ai pensé que c'était mon mari qui conduisait.
La présidente: Qu'il avait conduit pour ramener votre neveu chez
vous?
Le témoin: Oui. Je ne voulais pas qu'il voie mon neveu. Alors, quand
j'ai vu qu'il était avec lui et que j'ai pensé qu'il l'avait ramené bourré,
voilà, j'ai appelé la police. J'ai pensé que c'était mon mari qui
conduisait. Voilà. Mais, après, il m'a dit que non. Il m'a dit: «Je te jure
que c'est pas moi.» J'étais fâchée, c'est comme ça. Déjà que je suis
arrivée fâchée au travail ce jour-là...
La présidente: Bon. Merci, madame. Des questions, maître?
L'avocat du plaignant: Non. Mais si j'ose faire une précision,
madame la présidente... Si la police avait simplement interrogé mon
client avant de le condamner, on aurait pu éviter du travail
supplémentaire au tribunal.

