Le dessin et la grenade
Brisez les crayons, rangez les stylos. Des grenades ont explosé, des
incendies ont été allumés, il faut arrêter tout ça, bloquer les rotatives,
proscrire les caricaturistes. Affolée par l'affaire des caricatures de
Mahomet, l'Europe n'a plus qu'un slogan aux lèvres: circulez, y a rien
à dessiner! De plus en plus d'intellectuels consacrent un nouveau
principe: les «limites» de la liberté d'expression. Oui, ils disent bien
«limites».
Scandaleuses foutaises! Comment peut-on fausser la lecture de
l'actualité au point d'envisager de céder un seul pouce du terrain
acquis en matière de liberté d'expression et de laïcité, deux principes
démocratiques intangibles. De quoi nous sentons-nous si
profondément coupables qu'il faille revenir en arrière? Coupables
d'être plus riches, plus préservés que d'autres? En tout cas enferrés
dans un complexe qui met l'intelligence en panne, mélangeant
religion, politique, échec d'intégration et souvenirs coloniaux.
On comprend parfaitement la blessure ressentie par les musulmans
devant la représentation de leur Prophète. On mesure leur dépit et leur
colère. Mais un sentiment d'offense, cela s'exprime. Ça ne se canarde
pas à la mitraillette. Rien ne légitime la grenade comme réponse aux
dessins. Rien.
Si l'accumulation des manipulations, l'instrumentalisation des dessins
de presse danois ont autant envenimé l'affaire, c'est bien que la
colère de nombreux musulmans exprime quelque chose de plus
profond qu'un dégoût devant des esquisses. Interdire celles-ci ne
calmerait personne. Dans une folle fuite en avant, on commencerait
par trier les images, pour expurger les mots, puis les gens, puis les
libertés fondamentales. Ce serait cela, la vraie caricature.
Ariane Dayer

