EDITO

Chat fait peur

La foire aux clochettes est ouverte. Inaugurée par le
très sérieux Office vétérinaire fédéral (OVF), qui diffuse,
ces jours-ci, un conseil bien précis: mettez une
clochette à votre chat. Le raisonnement est logique.
Ainsi affublé, l'animal fera fuir les oiseaux, il n'en
attrapera plus, il n'en mangera pas, donc n'aura pas la
grippe aviaire. Il n'y a pas à dire, à Berne, la prévention
vole haut.
Si l'OVF se commet dans des recommandations aussi
rocambolesques, c'est bien qu'il y a une demande. Il a
été littéralement assailli par l'affolement de l'un des
lobbies les plus puissants: les propriétaires de chat. Rien
ne prouve que l'hécatombe féline menace. Quelques
soupçons en Thaïlande, des tigres morts au zoo de
Bangkok et deux ou trois essais contradictoires en
laboratoire. Mais il y a bien longtemps que la rationalité
est submergée par le délire aviaire. Nos vies sont si
dépourvues d'émotion qu'il faut bien se faire peur
quelque part.
Surtout que, en Suisse, ça a mis du temps à arriver.
Quinze jours à regarder la progression des morts de
cygnes et à se retrouver seul non contaminé au milieu
d'un continent infesté. C'est comme pour l'intégration
européenne, on n'y est pas. Il y a un trou sur la carte, et
c'est de nouveau nous, tu parles d'une fatalité.
Magnifique ambiguïté: nous sommes bien contents de
ne pas l'avoir, ce H5N1, mais tout de même, pourra-ton,
un jour, participer en direct à l'histoire du monde?
Pour tromper l'attente, pour avoir notre part de peur,
nous mettons des clochettes aux matous. Tintements
d'une société légèrement infantile: on dirait qu'on serait
dans Peter Pan et que le capitaine Crochet aurait un
virus mortel au bout du piquant, mais il y aurait la fée
Clochette pour nous sauver. Saint Walt Disney, priez
pour nous, il n'y a plus que vous. Et notre immense
chair de poule.

Ariane Dayer

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