LA UNE

Journalistes aux JO: le badinage artistique

Le commentaire sportif? Les Jeux de Turin le prouvent: c'est un
verbiage porté au pinacle, presque tout sur un petit peu, un art
en somme

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Moi, quand je serai grand, je veux faire commentateur sportif.
C’est pour la variété du métier. Parce qu’en somme, c’est
simple, il y a définitivement de tout dans cette profession-là, et
surtout du verbiage. Tout est bon pour commenter les
performances de robots désormais plastifiés de partout, casqués,
lamés et finalement médaillés. Rapide typologie: il y a les
poétiques, les oniriques, les dithyrambiques, les érotiques, les
mutiques, les tautologiques et chacun s’escrime et chacun
rivalise et chacun se démène et ils parlent et ils parlent et ils
commentent, ils expliquent, ils interprètent, ils babillent et ça
donne une sorte de brouet informe où les formules flottent
comme des olives dans un Martini et, même si on aime ça, à la
fin, ça soûle quand même un peu.
Passons sur les tics de langage. Ils pullulent et, si je les cite, c’est
juste pour mémoire. Ainsi, une chute est toujours «lourde», un
Russe toujours «tsar», un ancien toujours «un revenant», une
fraisée douloureusement surmontée «une formidable école de la
vie» et un produit dopant «une substance illicite». Jusque-là, pas
besoin d’aller à Turin pour en entendre parler; on l’a toujours et
partout ouï, et le sport, comme éructerait Ogi, c’est
«fooorrrrmitaple».
Mais tout sportif vous le dira: les JO, c’est mieux que du sport,
c’est particulier. Il faut se surpasser. Alors, ils s’y mettent aussi,
les journalistes ou réputés tels.
Et ça donne ça.
Erotique: supprimez l’image du téléviseur, haussez le son,
branchez votre esprit sur mal tourné, écoutez: «Triple axel, triple
compliqué, triple lutz, il passe sur la rivière, il se retourne, triple
boucle piquée derrière, avec retournement obligatoire, triple
flix… Ah! on commence à sentir un peu la fatigue, il manque la
partie lente… légère faiblesse… il se reprend, double lutz, double
boucle piquée, c’est mieux, très intéressant, très intéressant,
très vif, encore deux pirouettes… Ah! il a une bonne patate…»
(France Télévisions, patinage artistique)
Conventionnel: on entre ici dans le domaine du commentaire
neutre, longuement silencieux par moment et parfaitement
indigent pour le reste du temps, on le trouve le plus souvent sur
la TSR. Et ça fait du bien parce que le monde paraît moins
compliqué quand les perles se succèdent avec la régularité d’un
bémol dans un air de brass band. Au hasard et en vrac, quelques
exemples variés.
Le conventionnel rationnel d’abord: «Aujourd’hui, pour gagner,
c’était simple: il fallait réaliser un sans faute.» (TSR, ski) Ou
encore: «S’il marque cette pierre, il gagne cet end.» (TSR,
curling) Sous-entendu, pour tous les décalcifiés des méninges (et
Dieu sait s’il y en a parmi les auditeurs!): les autres jours, on
peut gagner en cumulant les erreurs et, s’il ne marque pas cette
pierre, il aura du mal à gagner cet end.
Le conventionnel indigent ensuite: «La neige tombe, il est en
retard, la neige continue à tomber… (long silence)… la neige
tombe toujours.» (TSR, bob) Et le téléspectateur de s’esbaudir:
ah bon? Déjà qu’on la voyait pas à l’image et puis, sans le
commentaire, on aurait presque pu croire qu’elle montait, la
neige, mhmm?
Le conventionnel tendance Bécassine enfin: «Pour la suite de la
compétition, va falloir prendre match après match.» (TSR,
hockey) Et ça, faut le dire, c’est foutraquement vrai. Parce qu’en
somme, si on les joue tous ensemble, les matchs, contre tous les
adversaires ensemble, va furieusement falloir se sortir les
pouces pour les gagner tous.
Comique: ici, le chapeau bas et la médaille olympique doivent
être décernés au patineur Candeloro, un must, une pointure,
pour tout dire un albatros et ses ailes de géant l’empêchent de
marcher: «Faut le dire, la quatrième place, c’est la place du con.
Mais faut dire aussi que quand on finit encore plus loin que
quatrième, eh ben, on a l’air proportionnellement encore plus
con.» (France Télévisions, patinage artistique)
Le reste? Il faut ici le livrer en vrac et sans autre commentaire, il
se suffit à lui-même.
Misogyne: «Le côté sympathique du curling mixte, c’est quand
les femmes balaient.» (TSR, curling)
Incompréhensible: «On voit ici le produit le plus utilisé dans le
curling à la mi-temps, et je vous le donne en mille, c’est la
banane.» (TSR, curling)
Compatissant: «Tenir debout en se laissant glisser, c’est pas
évident.» (France Télévisions, patinage de vitesse)
Elitaire: «Et voilà Davidov, un patineur qui ne se prend pas le
cigare; c’est un bon Davidov de vingt-sept ans d’âge.» (France
Télévisions, patinage artistique)
Ethnologique: «Les Suissesses sont habituées à se lever tôt. Ce
qu’on sait pas, c’est pourquoi les Danoises sont pas habituées à
ça. Mais bon, on va pas se plaindre, c’est pour ça qu’elles ont
perdu.» (TSR, curling)
Spirituel: «C’est quand même marrant que le véhicule préféré
d’une Otto, ce soit la luge.» (France Télévisions, skeleton)
Acrobatique: «Vous avez tout à fait raison et je prends la pierre
au vol pour dire que…» (TSR, curling)
Bref, ils rivalisent d’audace, de trouvailles, de tours et de
détours, et c’en devient un bonheur. Les athlètes? On s’en
moque! Seuls comptent le journaliste et son consultant. Parce
qu’ils ont tous un consultant à présent et ils glissent en couple
sur la glace du commentaire et ils virevoltent, tournicotent,
sautillent, et ça en devient véritablement du badinage artistique.
C’est un petit plus, ce consultant. Qu’aurions-nous fait sans ce
«là, il a les genoux qui tremblent» du patineur Candeloro à
propos d’un autre patineur au portail de la gloire? Comment
aurions-nous pu comprendre les règles du curling sans ce «et là,
il n’a qu’une solution pour placer sa pierre, je vous laisse
quelques minutes pour deviner»?
C'est compter sans les auditeurs et téléspectateurs, seconde
nouveauté de ces Jeux commentés. Maintenant, par le net, ils
interviennent en direct, les auditeurs. Et ça donne ce petit
piment dans les lourds moments de silence gêné: «Très bonne
intervention de Marcel, à Etoy, qui s’interroge sur ce qui se
passe si on veut pas lâcher la pierre au dernier moment?» «Très
utile mise au point de Lison, à Onnens, qui trouve que l’équipe
hommes n’a pas l’air de bien s’entendre?» Et les réponses et les
remarques s’enchaînent, précises comme un scalpel sur une
péritonite. C’est bien, c’est bon. Et puis, surtout, ça permet de
briller dans la soirées mondaines: «Z’avez vu le triple lutz à
Lambiel? Avec son genou froissé? Et sa grippe mal soignée? Et
ses ligaments croisés? Et sa chute de reins antillaise? Et son
poumon d’acier? Et sa dent en ciment. Eh ben, je vais vous dire,
ma chère, gagner dans ces conditions, c’est bien la preuve que
le sport est une formidable école de vie, une magnifique
université du courage, un extraordinaire exercice de
dépassement de soi!» La chère opine du bonnet, contente, et
chacun peut alors s’abîmer sans regret dans une coupe de
champagne bien méritée.

©2006 Saturne All Rights Reserved. Designed by Cyber-squid