L'INFO

DÉTECTIVES: Les parents font suivre leurs
enfants

Pour tout savoir des agissements répréhensibles de leur
marmaille, des géniteurs n’hésitent pas à les faire suivre par des
privés

TEXTE: RAPHAËL MURISET

Un oeil rouge plus gros que l’autre, sept jours sur sept et des
mois durant. Une odeur suspecte. Quelques grammes de poudre
blanche retrouvés dans un blouson. Des fréquentations bizarres.
Des sorties tardives, le soir, ou encore des absences répétées à
l’école. Un enfant qui refuse surtout de s’expliquer. Face au
silence, certains procréateurs imaginent le pire: dealers,
proxénètes, raquetteurs, pédophiles. Insupportable. Pour mettre
un terme à l'angoisse et connaître enfin toute la vérité sur leurs
rejetons, ils n’hésitent plus à faire appel à des détectives privés.
Des demandes issues de toutes les classes sociales. Puisque le
coût d’une préenquête, «entre 300 et 500 francs», selon
Christian Canale, directeur de l’agence CSI, est abordable. Elle
sert à lever ou à confirmer les soupçons, et donc à décider de la
nécessité de faire «filer» l’enfant par la suite. Une première
étape d'observation de trois semaines environ qui, si les doutes
portant sur l'enfant sont avérés, sera alors suivie d'une enquête
plus complète. Ce qui est souvent le cas, à en croire Hans-Erich
Holzer, directeur de HEH Agency: «Jamais un parent n'est venu
chez moi à tort.» Et là, la facture peut être beaucoup plus salée.
Une filature, selon le temps et les moyens qu'elle exige, se
facture entre 1000 et 10 000 francs. Une sacrée somme quand
on sait qu'à la signature d'un contrat un détective ne s'engage
pas à obtenir des résultats mais est jugé au «sérieux des moyens
qu'il mettra en oeuvre pour y parvenir». Une précaution qui
s'explique par la masse de difficultés que représente une filature.
Et plus encore s'agissant d'un enfant ou d'un ado. Premièrement,
parce que, comme le souligne Christian Sideris, directeur de CS
Enquêtes, «les jeunes n'ont pas de vie véritablement structurée,
vont et viennent au gré de leurs envies rendant leurs
déplacements très difficiles à anticiper». Et, deuxièmement,
parce que c'est un art que de se faire discret dans un
environnement de jeunes quand on est un adulte. Le moustachu,
on l'imagine, n'est pas très discret à la boum de fin d'année
d'une classe du secondaire. Raison d'ailleurs pour laquelle, en de
rares occasions, certaines agences embauchent de jeunes
«taupes» pour suivre d'autres jeunes. Une filature rigoureuse
nécessite un minimum de deux enquêteurs, d'une voiture pour
les planques de longue durée et d'un second véhicule plus léger
– type moto ou scooter – pour les déplacements en ville. Une
bonne caméra et un appareil photo. Voilà pour la pratique. Le
tout servant à récolter le plus grand nombre de preuves possible
qui serviront à renseigner les parents sur l'emploi du temps
détaillé de leur enfant, délits compris. Des petites affaires de
drogue ou d'alcool, dans la majeure partie des cas. «Un jeune
placé en internat qui déjeune à la bière et poursuit sa journée au
joint.» «Une fillette de 11 ans qui fume du cannabis en ville au
lieu d'aller à l'école.» «Un ado qui boit une dizaine de bières et
un litre de vodka par jour.» Un ou deux vols de voiture. Parfois
des raquetteurs démasqués. Mais rien de très extraordinaire, en
somme. Et l'on peine alors à croire sérieusement que certains
parents, aujourd'hui, soient prêts à dépenser autant d'argent
pour ça: apprendre que leur fils passe ses soirées enfermé dans
une cave avec quelques amis, une bière à la main et un joint au
coin des lèvres. Que leur fille sèche les cours pour aller échanger
deux ou trois baisers goulus avec son petit ami, sur la banquette
arrière d'une voiture volée. Non, bien sûr que non. La vérité de
cette démarche, de plus en plus répandue en France, selon
l'agence CSI, qui consiste à faire surveiller son enfant par un
privé est surtout symptomatique de graves troubles de la
communication entre certains parents et leurs enfants. Et le rôle
du détective, dans ce genre d'affaire, est alors plus proche de
celui d'un assistant social que d'un enquêteur. Ce que confirme
sans hésiter Christian Canale: «Nous avons affaire à des parents
qui sont complètement dépassés et qui ne savent plus quoi faire.
Ils se font du souci pour leurs enfants, mais n'arrivent pas à
entrer en dialogue avec eux. Notre rôle est celui d'un médiateur.
Une fois prouvé que l'enfant a des agissements punissables, on
ne se contente pas de le dénoncer à ses parents. On les conseille
et on tente d'apporter des solutions. D'ailleurs, une de nos
enquêtrices bénéficie d'une formation sociale.» A des kilomètres
de l'image du détective en imper, lunettes noires, qui traque un
mari infidèle! Et les enfants, qu'en pensent-ils de tout ça?
Comment réagit un ado de 15 ans qui apprend que ses parents
le font suivre? «C'est là la partie la plus délicate de ce genre
d'enquête», insiste Hans-Erich Holzer. Le tout étant de ne pas
choquer l'enfant, ce qui pourrait «le détruire
psychologiquement», confirme Christian Canale. Ce dernier
explique que, dans un premier temps, il conseille à ses
enquêteurs de se présenter auprès de l'enfant comme étant
«des amis de ses parents». Avant de nous assurer que, de
manière générale, les enquêteurs sont assez bien accueillis. Tant
mieux. Puisqu'il y a fort à parier que, d'ici à quelques années, ces
mêmes enfants «filés» feront à leur tour appel à des détectives
privés. Pour retrouver la confiance qu'ils avaient, jadis, en leurs
parents.

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