LA UNE

CONFINONS LE CONSEIL FEDERAL!

Le gouvernement appelle au calme, mais se montre incapable de
clouer le bec de son responsable de la Santé publique. Thomas
Zeltner lâche des chiffres apocalyptiques qui provoquent une colère à
large spectre

TEXTE: RAPHAËL MURISET
COLLABORATION: BÉATRICE SCHAAD

L'équivalent de toute la Romandie en y ajoutant une louche du canton
de Schwytz: tous ces gens fiévreux, cloués au lit et – tant qu'à jouer
les films catastrophes – balançant entre la vie et la mort. C'est ce que
promet, dans le pire des scénarios, Thomas Zeltner le directeur de
l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) en cas de pandémie. A
quoi il ajoute généreusement 10 000 morts et 50 000 hospitalisés.
Rien que ça. De la spéculation sur l'horreur fondée, entre autres, sur
les chiffres des pandémies du siècle dernier. De la spéculation car, ici,
le calcul du pire relève donc de l'à-peu-près. Des chiffres pourtant qui,
si approximatifs soient-ils, ont le talent de faire peur. Pour preuve le
nombre d'appels reçus à la hotline de l'OFSP: près de 400 coups de fil
au lendemain de l'annonce de Thomas Zeltner contre 27 le jour
précédent. La population s'inquiète. Ne sait plus à quelle poule se
vouer. Et elle a de quoi. Nous annoncer qu'on aura bientôt davantage
de place dans les trains et nettement moins dans les cimetières, le
jour même où on découvre la première victime du virus H5: difficile de
faire pire.
Carrément ridicule, ce morbide aveu. Surtout le jour où – et pour une
fois – tout le monde, de Joseph Deiss aux représentants vétérinaires
et sanitaires du pays, semblaient s'être mis d'accord sur le message à
dispenser au public: pas de panique. On veut bien. Mais ce qui fait
peut-être encore plus peur que la pandémie, c'est ce gouvernement
incapable de clouer le bec de son propre directeur de la Santé.
Difficile en effet d'envisager gagner une guerre, fût-elle contre la
maladie, lorsqu'on ne peut pas compter sur ses propres soldats. Et,
dimanche dernier, le caporal Zeltner a dérapé. Petit tour d'horizon des
recrues agacées.

Les médecins piqués

C'est bien simple, pour Yves Guisan, vice-président de la FMH, «cette
attitude qui consiste à donner ces chiffres plus que spéculatifs est
dictée essentiellement par l'idée de couvrir ses arrières». Thomas
Zeltner ne voudrait en aucun cas être privé de la rassurante
possibilité de répliquer en temps voulu: «Je vous l'avais bien dit.»
Zeltner, Madame Soleil de la santé publique? Dans un monde où l'on
ne supporte plus le risque de mourir, annoncer le pire, même sur la
base de chiffres qui ne se vérifieront que partiellement ou pas du
tout, deviendrait un gage de professionnalisme? Et ceci, même si,
aujourd'hui, la réalité d'une pandémie demeure fantasmatique.
Quelque part entre Narnia et Alice au pays des merveilles. Et c'est
bien ce qui chatouille Chung-Yol Lee, médecin cantonal à Fribourg:
«Thomas Zeltner n'avait sans doute pas d'autre choix que de
répondre à la question des journalistes, mais il aurait pu mieux
relativiser le risque de pandémie. Pour l'instant, on ne sait même pas
si elle aura lieu, même les spécialistes ne sont pas d'accord entre
eux, c'est dire. Et ce qui est sûr, c'est que, si elle démarre, ce ne sera
pas en premier par la Suisse.» Sans compter que, pour les gens de
terrain, les petits calculs du Dr Zeltner leur compliquent sérieusement
la tâche: «On le voit dans nos cabinets, note encore Yves Guisan, la
communication publique de ces chiffres renforce l'angoisse,
déstabilise les gens, prend du temps sur les traitements et n'apporte
aucune solution.»

Les hôpitaux sceptiques

«C'est un scénario. Mais tout le monde fait des scénarios catastrophes
et tout le monde obtient des résultats différents», rappelle le Dr
Stéphane Hugonnet, suppléant maître d'enseignement et de
recherche à les Hôpitaux universitaires de Genève qui, bien qu'ils
trouvent «normal que la population soit avertie», reconnaissent que la
manière d'annoncer les choses joue également un rôle dans ce genre
de déclaration. Autant dire que question tact, sur ce coup-ci, Thomas
Zeltner a été aussi délicat qu'un éléphant dans un poulailler. «Dans ce
cas-là, on aurait pu dire: dans le pire des cas, 10 000 morts, mais
rassurez-vous les autorités sont prêtes, des réserves de Tamiflu
existent...», reconnaît Stéphane Hugonnet. Hormis la manière, le plus
grave dans les chiffres articulés par le chef de l'OFSP dimanche
dernier est sans nul doute l'absence de reconnaissance du flou qui
règne autour de ces prévisions. Puisque, comme le confirme Stéphane
Hugonnet, «la vérité est que personne n'en sait rien. Une fois
transmissible à l'homme, il se peut très bien que ce virus ne soit pas
plus dangereux qu'une grippe saisonnière.»

Les cantons agacés

«Je suis vétérinaire, je m'occupe donc peu de la psychologie
humaine», rigole Pierre-François Gobat, vétérinaire cantonal à
Neuchâtel. Impossible donc pour lui de savoir pourquoi diable Thomas
Zeltner a parlé de pandémie, alors qu'on en est encore très
clairement au stade de l'épizootie. «En tous les cas, une chose est
sûre, de telles déclarations n'aident pas à la clarté du débat.» Pour
des vétérinaires comme lui qui s'échinent à expliquer à la population
que seuls les animaux sont touchés et que toutes les précautions sont
prises pour protéger les humains, les déclarations du chef de la Santé
publique tiennent du pur gâche-métier. D'un côté à l'autre de la
Suisse romande, on cherche, comme face à un malade, quel mal a
bien pu saisir le patient Zeltner. Scepticisme par exemple, en Valais
où le conseiller d'Etat en charge du Département de la santé, Thomas
Burgener se demande si le chef de l'OFSP «a cherché à secouer les
cantons qui n'en font encore pas assez». Mais la méthode, alors, a son
revers: «Avec le maniement de ce genre de chiffres, on risque de
créer la panique.» Ce que Manuel Tornare, maire de Genève, traduit
en termes littéraires: «Marguerite Duras disait que, quand on en dit
trop, on ne dit plus rien. Ces déclarations de Thomas Zeltner ne
servent à rien. Tout juste font-elles trembler dans les chaumières.» Et
sur le plan cantonal, Pierre-François Unger, responsable du
Département de la santé: «Le chef de l'OFSP est un scientifique,
heureusement, ce n'est pas un politique. Il a fait de la fiction comme
le font les astrophysiciens qui nous racontent que, si une météorite
tombe sur la Terre, on verra revenir les dinosaures et disparaître le
soleil. Mais, jusqu'à preuve du contraire, la grippe aviaire concerne les
oiseaux et pas les hommes. A moins bien sûr que ceux-ci ne décident
de dormir avec des poules... ce qui, ajoute-t-il chafouin, arrive
parfois.»

Les pompes funèbres ragaillardies

Dix mille nouveaux morts? «C'est du pipeau! Ces chiffres sont juste là
pour faire peur aux gens», dénonce cet employé des pompes
funèbres et cimetières de Genève. Pas de quoi alimenter la
psychose? La sérénité, dans les pompes funèbres du pays, pousse en
tout cas à le croire: pas de rupture de stock de cercueils prévue dans
les prochaines semaines. On peine à craindre l'apocalypse promise.
«Regardez même dans les pays qui ont moins d'hygiène que nous, il
n'y en a pas de tant de ces morts!» relativise-t-on avec une
réjouissante bonhomie chez Ruffieux et Fils, pompes funèbres à
Romont. Pas beaucoup de crédibilité donc pour Thomas Zeltner parmi
les croque-morts. Certains, à l'instar des Pompes funèbres générales
de Fribourg, préfèrent même prendre tout cela sur le ton de la
rigolade: «C'est comme si vous demandiez à un marchand de glace
s'il est content qu'on annonce du chaud pour l'été prochain.»

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