| Tu raques pour la Boillat?
La crise de Reconvilier a entraîné des dons en pagaille, du sanglier à
l'oeuvre d'art en passant par l'omelette de 60 oeufs.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
C'est la moindre, comme on dit là-haut. Lâcher une pièce pour les
employés de la Boillat: pas un Jurassien ou presque n'a échappé à la
mégaquête. De mémoire de syndicaliste, personne n'avait jamais vu
ça. Est-ce la peur d'être regardé de travers dans un minuscule Jura
où tout le monde se connaît, de passer pour Picsou ou pour plus râpe
que l'Avare? Ou, plus simplement, une vraie générosité? Dans tous
les cas «par un bout ou par un autre» image allégrement François-
Xavier Migy, d'Unia Transjurane, tout le Jura a craché au bassinet.
Un peu comme si le canton avait connu son tsunami à lui. Et, dans la
foulée, son avalanche de dons, sorte d'inventaire à la Prévert où l'on
trouve de tout un peu. Au rayon nourriture, ça regorge: une omelette
de 60 oeufs, un sanglier au miel, des jambons, des gratins, des
paellas, des chocolats vendus panier au bras par le p'tit Kohler, alias
Pierre Kohler, conseiller national. Des soupes, les invendus des
boulangeries et même les gâteries confectionnées tout exprès. Une
cuvée spéciale solidaire, un CD sur des textes de Thierry Meury, des
pièces de théâtre, des concerts du Bel Hubert, de Michel Bühler. Des
tableaux vendus aux enchères selon le principe du poids du cochon,
des photos d'art, des affiches de peintres, des lotos, des matchs de
hockey, de foot, de basket, des messes, des collectes d'enseignants,
de locataires, de commerçants, de retraités, de patoisans, des jetons
de présence des parlementaires – pour la petite histoire, tout le Jura
connaît le nom des députés qui n'ont rien versé ou même renâclé à
le faire, «comme l'Irène Donzé». Et, enfin, les versements de toutes
les communes, sociétés sportives, communautés ecclésiastiques qui
ont été sollicitées par «une belle petite lettre bien sentie», rigole
François-Xavier Migy qui résume le ton: «Tu fais schtoïng, et ça
tombe.»
Tout ça a fini par constituer des tirelires cochons remplies jusqu'à la
glotte: trois fonds de 445 000, 351 000 et 900 000 francs chez Unia,
et donc des indemnités de grève pour un salaire équivalant à 4000
francs. Alors, cette avalanche, une spécificité jurassienne? «Oui,
répond Fabienne Blanc-Kühn, parce qu'il n'y a plus que là qu'on
éprouve un si fort attachement au patrimoine industriel.» Et plus que
dans le Jura aussi que le syndicalisme est si vivace. Alors que,
ailleurs, il ressemble de plus en plus à un harle bièvre attaqué par le
H5N1. |