LA CHRONIQUE ANTISCIENTIFIQUE

La chicane des grammairiens

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

En 1980, les pays germanophones (dont la Suisse) ont mis
en place une commission d’experts pour simplifier la langue
de Goethe, dont la diffusion a tendance à se rétrécir face à
l’invasion d’une sous-langue anglaise. Au terme
d’interminables débats, ces grammairiens ont proposé en
1996 une miniréforme.
Pas question de supprimer la majuscule sacro-sainte au
début des substantifs, pas question de supprimer la
déclinaison des adjectifs, dans laquelle même une
Allemande de souche s’embrouille. La réforme se ramenait à
modifier l’orthographe de 200 mots. Par exemple, on devrait
écrire sitzen bleiben en deux mots plutôt que l’ancien
sitzenbleiben. Les grammairiens n’ont pas songé qu’il serait
peut-être légitime d’utiliser les deux sans être pourtant
sanctionné. Mais, pour eux, tout ce qui n’est pas interdit doit
être obligatoire, et réciproquement.
Bien entendu, les écrivains, dont Günther Grass, se sont
révoltés. La Bavière a refusé d’appliquer la réformette. Dès
lors, la langue allemande s’est mise à dériver en plusieurs
banquises. Le politique s’est saisi de l’affaire et l’a tranchée
dans le sens qu’on peut imaginer. Une partie des
changements est acceptée, le reste jeté à la poubelle. Le but
est non pas de simplifier vraiment la langue, mais
d’améliorer les performances des élèves aux tests PISA.
Or, les adolescents n’en ont cure. Les SMS, qu’ils
échangent , éventuellement en allemand, mais surtout en
anglais, n’obéissent plus à aucune règle enseignée par leurs
maîtres. Les Suisses alémaniques n’utilisent pas l’allemand
dans la vie de tous les jours. La langue suivra donc le destin
du latin, trop compliqué, qui a fini par disparaître. Les
peuples n’écoutent pas les grammairiens, car les
grammairiens n’écoutent pas les peuples.

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