LE PORTRAIT

La grande bouderie de Carla Del Ponte

La procureure s'est lâchée. Elle a dit sa rage que Milosevic ait
échappé à son jugement. Au risque de ridiculiser la justice
internationale

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Quelques heures seulement après la mort de Slobodan Milosevic,
Carla Del Ponte, procureure du Tribunal pénal international (TPI) à La
Haye, a vidé son sac jusqu'aux coutures. Supposément insubmersible,
la voilà qui avoue dans les colonnes du Monde que son moral a subi
«un grand coup». Emportée par son dépit, elle se fait poète: «Il nous a
coupé l'herbe sous les pieds, il a éteint la lumière. Comme ça.» Avant
d'ajouter, alors que les résultats de l'autopsie ne sont même pas
connus, que c'est Milosevic lui-même «qui a décidé que son état de
santé devait empirer».
Autant dire que «les déclarations de la procureure ont fait hurler le
président du tribunal», témoigne cette spécialiste à La Haye.
Comment a-t-elle osé «pleurnicher publiquement sur sa frustration et
aller jusqu'à évoquer le suicide de Milosevic! C'était complètement
fou de sa part.» Surtout au moment où le TPI est au plus bas: malgré
des années d'audience, la justice internationale ne sera pas rendue et
les victimes de Milosevic ne verront pas leur bourreau condamné.
Critiques acerbes qui arrivent de toutes part et critiques de Serbes
aussi qui se délectent de l'émotion de la procureure. Pour Victor-Yves
Ghebali, professeur de sciences politiques à l'Institut des hautes
études internationales de Genève, Carla Del Ponte «a complètement
perdu son sang-froid. Et c'est grave. De telles déclarations ne peuvent
qu'affaiblir la position morale du TPI déjà sur la sellette. Et donner du
grain à moudre aux nationalistes serbes.»
Alors quoi? Pourquoi un tel déballage? «Comprenez-la, plaide cet
ancien collaborateur qui a pourtant eu à se colleter avec le caractère
de la procureure. OK, elle parle plus vite que son ombre, mais elle
était comme un chasseur qui tient un chamois dans le viseur et qui,
soudain, perd sa proie. Elle se voyait déjà triompher devant les télés
du monde entier, et Milosevic l'a privée de ça.» Et puis, plaide
Dominique Reymond qui fut durant plusieurs années son conseiller
personnel à La Haye: «Il faut imaginer le choc. La première pensée va
aux victimes survivantes, celles et ceux qui, des larmes plein les
yeux, remerciaient à chaque fois Carla Del Ponte d'avoir tant insisté
pour que Milosevic soit livré au TPI.»
Mais, à La Haye, les juges pardonnent d'autant moins que Carla Del
Ponte n'en est pas à son coup d'essai. Sa promesse de révéler tout ce
que l'OTAN n'a pas fait pour arrêter Karadzic ou son point de presse,
en juin 2004, pour annoncer que le même Karadzic allait être arrêté le
lendemain ont définitivement assis sa réputation de «diplomate
rentre-dedans», voire de gâche métier. Au point que, comme raconte
cette journaliste spécialiste du TPI: «Tous les correspondants qui
l'aiment bien ont pris l'habitude d'élaguer ses propos: dans une seule
interview, elle est capable de prononcer des énormités qui lui
assureraient des années de problèmes.» Pour Jean Ziegler, rapporteur
spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation, c'est simple, on ne peut
avoir le beurre et l'argent du beurre. «On ne peut se réjouir qu'elle
soit capable de passion et d'acharnement et, d'un autre côté, exiger
qu'elle garde son sang-froid vingt-quatre heures sur vingt-quatre.»
De toutes les manières, les juges et le président du TPI qui se
fatiguent du caractère de Carla Del Ponte feraient bien de s'y
habituer. Car, selon plusieurs sources, la mort de Milosevic pourrait
bien lui avoir donné plus que jamais l'envie de rempiler pour quatre
ans.

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