Filippo*
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Tu es dans le vestiaire de Filippo et tu tombes sur la coupe
gagnée samedi dernier lors de Milan-San Remo. Elle est grande
et moche, mais Filippo s’en fout, penses-tu. Filippo a
certainement préféré le baiser de sa bonne amie et les fleurs sur
le podium. Le maillot de Filippo est bardé de pub dont la
principale vante une marque de revêtement de sols, il est pas
terrible ce maillot, mais il était sur le dos de Filippo tout à
l’heure, entre Milan et San Remo, entre l’hiver et le printemps,
entre le nord et le début du sud, entre la terre et la mer. Tu te
dis que cela doit être bien de descendre ainsi vers le soleil pour
gagner. Tu penses à Filippo ce matin à Milan, habillé comme
pour les sorties hivernales, avec collants, gants et trucs en
plastique sur les chaussures. Tu t’imagines la plaine du Pô, il
faisait un peu gris et froid, c’était long et plat et, bien plus tard,
après le Turchino, une grosse bosse qui n’a pas fait peur à
Filippo pourtant modeste grimpeur, bien plus tard la plongée
vers la mer, vers la côte, la douceur qui saute à la figure de
Filippo dont c’est le jour, tu le sais maintenant, mais il l’ignorait.
Il s’est déshabillé un peu, il pensait peut-être aux traites de sa
maison de Toscane, aux recommandations de sa mère, au
sourire de son amoureuse, à sa nouvelle voiture ou alors juste à
gagner, comme si c’était écrit. Tu te demandes si on sait que
c’est notre jour, pour gagner ou tomber, sur un vélo et dans la
vie, tu imagines que Filippo a rêvé mille fois d’arriver devant à
San Remo et ce samedi il l’a fait, priant sans doute que la ligne
droite se termine, que les autres ne reviennent pas, qu’il ne
chute pas, qu’il ne crève pas, qu’un chat ne traverse pas, qu’il
puisse regarder le ciel. Tu étais bien, Filippo, dis-tu dans le vide
du vestiaire, tu riais sous la banderole, le monde était à toi et les
filles de San Remo t’aimaient. Profite, Filippo, profite.
*Pozzato, cycliste, vainqueur de Milan-San Remo

