La tremblante de l'expert
On a les anniversaires que notre monde d'hygiénistes mérite: cette
semaine, nous fêtons les 10 ans de la maladie de la vache folle. Mais
10 bougies plus tard, même folie. Comme à l'époque face à la viande
de boeuf, on nous annonce le pire. Ce doit être vrai puisque ce ne
sont pas des zozos mais des experts qui l'affirment: le H5N1 pourrait
faire 10 000 morts en Suisse, 500 000 en France. Tous ces petits
calculs ont décidément leurs grosses faiblesses.
Quand, en 1996, les vaches se sont mises à tituber dans les prés du
Lake District, mais surtout quand la nouvelle forme de la maladie de
Creutzfeldt-Jakob a commencé de frapper l'homme, une sommité
d'Oxford a calculé (et largement claironné) que l'épidémie pourrait
tuer 500 000 Anglais, voire plusieurs millions. Le Prix Nobel de
médecine himself a balancé qu'«une large partie de la population
courait un risque grave». Or, aujourd'hui, les hôpitaux sont-ils
débordés? Les cimetières encombrés? Non. On dénombre en tout 160
cas, paix à leur âme bien sûr, mais les prévisions étaient tout de
même 3000 fois plus alarmistes que la réalité.
Les vrais malades, ce sont ces experts: ceux qui ont attrapé la
tremblante, cette si moderne maladie qui consiste à anticiper le pire
à grands cris au nom du sacro-saint principe de précaution. Cela
même s'ils n'ont pas à faire à une population à risques – qui couche
peu avec des canards et rarement avec des dindes.
Ces dernières années, aucune catastrophe prévue n'a eu lieu, ni le
bug de l'an 2000, ni l'anthrax, ni le SRAS. En revanche, on a eu le
tsunami, Katrina, l'accession de Joseph Deiss au Conseil fédéral, le 11
septembre et le chikungunya. Dindes et cailles, rassurez-vous: à
distiller tant d'approximations oiseuses, ce sont ces experts qui,
mieux que des nuggets, vont finir par se griller.
Béatrice Schaad

