L'INFO

Sont combien, dans c'te manif?

Le nombre de participants aux manifs est évalué selon la police et les
organisateurs. Jamais d'accord entre eux. Pourquoi? Leçon
d'approximation appliquée

TEXTE: RAPHAËL MURISET

Marseille, mardi 28 mars. Comme le reste de la France, la ville
phocéenne est paralysée par une grève intersyndicale anti-CPE.
Nombre de manifestants recensés: 250 000 selon les syndicats, 28
000 selon les forces de l'ordre. Ou quand l'approximation atteint des
sommets. Risible? Cela semble, en tout cas, autoriser la raillerie de
nos policiers et de nos syndicalistes: «Evidemment, depuis quand les
coqs savent-ils compter?» Soit. Et les Suisses? Peuvent-ils estimer un
nombre de manifestants? Comment s'y prennent-ils? Recensement de
manifestants, les méthodes helvétiques.

Selon la police
L'archaïsme à l'état pur, d'abord. Dans les cantons de Neuchâtel, du
Valais et du Jura, l'estimation des manifestants est faite «à vue
d'oeil», comme le confie Florian Duabail, commissaire à la police
cantonale jurassienne. «Sur le terrain», à Neuchâtel et dans le Jura, et
depuis des points surélevés – toits des immeubles par exemple – dans
le canton du Valais. Ce qui, explique Jean-Marie Bornet, porte-parole
de la police cantonale valaisanne, permet d'avoir «une vue aérienne»
des manifestants qui facilite la tâche. Plus rigoureuse, la police
bernoise utilise une méthode dite «mathématique» qui consiste à
compter le nombre de rangées et d'en multiplier le résultat par le
nombre approximatif de manifestants qui les forment. Technique
similaire à celle en vigueur à Genève, où l'on préfère compter des
«petits carrés». Approximatif. Puisque le procédé ne prend pas en
compte le gabarit des manifestants. Ce qui a pourtant son
importance. Puisqu'une rangée de Daniel Brélaz n'est pas égale à une
rangée de Christophe Darbellay. Seule méthode à paraître fiable:
celle de la Municipalité de Lausanne. «Entre la place Saint-François et
Chaudron, nous disposons de plusieurs caméras. Nous comptons donc
le nombre de manifestants sur ce tronçon et nous le multiplions pour
arriver à la longueur totale de la manifestation», explique Anne
Plessz, de la police municipale lausannoise.

Selon les manifestants
Guère mieux du côté des organisateurs. Pire parfois. A l'instar du
syndicat Unia, dont le porte-parole, Bruno Schmucki, explique qu'«on
ne compte tout simplement pas». Le meilleur moyen de ne pas se
tromper, certes, mais qui autorise sérieusement le doute face aux
chiffres articulés par le syndicat. Des chiffres «discutés avec la
police». Moins laxiste, mais pas plus crédible, la technique adoptée
par le Syndicat suisse des services publics, où la tâche d'estimer les
manifestants est confiée «au collaborateur présent qui jouit de la plus
grande expérience des manifestations». Méthode semble-t-il
appliquée par la quasi-totalité des syndicats du pays. Exception faite
de l'Union syndicale suisse qui, seule, pratique le comptage de
manifestants avec un minimum de sérieux. Comme l'explique le
porte-parole de l'USS, Fernand Quartenoud: «Nous disposons de
collègues sur le trajet qui décomptent en fonction d'une unité de
temps choisie. Nous avons aussi des points de repère. Sur la place
Fédérale, par exemple, si l'on est au coude à coude, cela signifie
qu'on est 20 000». La fiabilité helvétique a donc encore de beaux
jours devant elle. Puisque, jusqu'à une dizaine de milliers de
manifestants, on peut encore les compter sur les doigts.

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