LA UNE

Bideau, et la pudeur, bordel?

Le célèbre acteur a tout dit de son opération de la prostate, son
incontinence. Dis, Jean-Luc, à quoi ça sert, de déballer ses Pampers?

TEXTE: ARIANE DAYER ET BÉATRICE SCHAAD

Jean-Luc Bideau, montrez-nous vos Pampers.
Ah non. Montrer mes Pampers? Ah non!
De toute façon, vous avez tout dit, les Pampers, le pipi au lit,
la sonde qui fuit, l'incontinence, la coloscopie: autant aller
jusqu'au bout, montrer?
Non, je ne vais pas vous montrer ça.
Il y a donc des limites?
Oui, il faut croire.
Vous nous faites une petite crise de timidité après avoir osé
avouer tant de choses?
C'est vrai, je suis pris entre la gêne de tout dire et l'envie de le faire,
malgré tout, parce que c'est plus fort que moi.
Pourquoi être allé si loin dans le détail trivial: et la pudeur,
bordel?
Il n'y a pas d'envie chez moi, il n'y a pas de réflexion. Je ne suis pas
un mec capable de programmer quoi que ce soit.
Vous n'aviez donc pas un plan de communication Pampers?
Non, pas du tout,
Allons donc, vous voulez faire croire que vous n'aviez pas
prévu tout ça?
Non, c'est arrivé par accident. La RSR m'a demandé si j'avais envie
de faire le feuilleton. J'ai dit oui, parce que je dis toujours oui. Et j'ai
ajouté que j'étais dans une clinique, que je venais de me faire opérer.
Le journaliste est venu très gentiment avec des pâtes de coing et du
chocolat, et je me suis complètement livré. Le lendemain, Le Matin
appelle en me disant: «Bideau, ça vous intéresse de parler de ça?»
Calviniste comme je le suis mais complément athée, j'ai dit oui. Et, le
lendemain, je vois ma tête en une avec «Bideau, obligé de mettre des
Pampers de sa petite-fille». Mais c'est vrai en plus, au début, j'ai mis
ses Pampers.
Quelle est la différence entre vos Pampers et Loana dans la
piscine du Loft?
Si je vous donne à penser que c'est pareil, alors c'est navrant. Parce
que le Loft et la téléréalité, c'est l'ennui total. Ce que j'ai dit sur mon
opération a pu choquer parce que ça touche un organe lié à la
sexualité. Est-ce que la sexualité doit être une affaire pudique? En
Suisse, comme il y a encore pas mal de catholiques et de chrétiens, je
pense que les gens en parlent difficilement, que ça reste une chose
très personnelle.
En parlant, vous vouliez que ça serve aux gens?
Pas du tout.
Mais vous avez dit que les personnages publics comme vous
doivent briser les tabous.
Je ne savais pas que ça allait faire la une. J'imaginais une petite photo
dans un coin. Je ne savais pas que Müller, comment il s'appelle, le
rédacteur en chef du Matin?
Peter Rothenbühler.
Je ne savais pas que Rothenbühler allait profiter de ça. Je les imagine
réunis, là-bas, les Dayer de service. Qui se disent: «Qu'est-ce qu'on
fait aujourd'hui, qu'est-ce qui pourrait être intéressant? Y a pas
Hédiger, y a pas Mugny, y a pas Muller, qu'est-ce qu'on fait? On met
Bideau!» Et paf, ils me mettent en première page.
Vous nous la jouez un peu grand enfant naïf, là, non?
Si vous voulez, ouais. Mais je pense que ça fait partie de l'acteur.
C'est une grande reconnaissance de me dire ça.
Un acteur sait forcément la portée de ses mots!
Putain, faut se la répéter, votre phrase, dites donc!
Vous vouliez vous prouver quelque chose?
Peut-être d'oser dire. J'ai 65 ans. J'arrive à un stade où il faut dire ces
choses-là. Je deviens une sorte de sage inculte, mais tout de même
un peu sage.
Des urologues nous ont dit que vos déclarations avaient créé
un vent de panique chez certains: des hommes
décommandent leur opération, parce qu'ils ne veulent pas
finir, comme vous, dans des Pampers.
Ben, ils sont très cons, parce que j'ai évité les métastases grâce à
l'opération. Ils sont complètement ridicules.
Vous avez parlé de Pampers, et ils se sont imaginés vivre la
même chose...
Je fais du tort au métier? Franchement, j'ai raconté, car je ne
m'attendais pas à ça: porter une sonde pendant un mois, c'est
terrifiant. Et quand ils vous l'enlèvent, vous vous dites: «Ouf, c'est
génial.» Mais, ensuite, c'est encore plus terrifiant: ça pisse de tous les
côtés, c'est le Niagara en permanence.
Vous avez envie de leur dire quoi, à ceux qui ont la trouille
depuis que vous avez parlé?
Il y a deux opérations de la prostate. Soit elle est cancéreuse, mais
elle n'est pas enflammée, c'est une opération très simple, vous allez
par le canal urinaire avec un petit bistouri, vous râpez la prostate et
vous la gardez. Si c'est cancéreux, il faut ouvrir comme une
césarienne.
En somme, vous leur dites qu'ils ne vont pas tous finir dans
des Pampers?
Oui.
Ça vous fait quoi de savoir que la boulangère qui vous parle
pense que vous êtes en train de faire pipi ou que vous serez
impuissant, ce soir?
Je pense qu'elle le sait, mais elle n’en parle pas. Il y a une pudeur.
Elle se dit que c'est tout de même une maladie grave, le cancer.
C'est la fameuse scène de «Et la tendresse bordel» qui vous a
abîmé?
Si ça m'a abîmé de le tourner?
Oui, de faire l'hélicoptère...
Non, parce que c'est très facile.
Très facile, vous voulez rire?
Non, ça a été tourné image par image. Je l'ai fait, mais la caméra ne
marchait plus, alors ça a été joué par un autre acteur.
Est-ce que de parler vous a fait du bien?
Oui, ça désangoisse. Mais il reste ce décalage, ce moment où vous
vous dites: «Est-ce que je n'ai pas été trop loin?» On est tout de
même judéo-chrétien. Ma femme a une définition de la liberté: c'est
la nécessité reconnue. Dur à comprendre, hein, vous avez fait des
études, oui ou non? Vous voulez un exemple?
Oui.
Par exemple, à 17 heures, vous osez traverser l'autoroute?
Ben non.
Bon, donc la liberté, c'est la nécessité reconnue. Vous comprenez
cette fois?
Le lien avec vous, c'est quoi?
C'est de ne pas aller aux toilettes pour regarder mes Pampers
trempés et mon pauvre zizi.
Vous avez parlé de tous les détails possibles, sauf de
l'impuissance. Elles sont là, votre limite, votre pudeur?
J'ai 65 ans: si ça revient tant mieux, sinon ça ne revient pas. Je ne
vais pas vous appeler dans trois mois pour vous dire : c'est revenu. Je
vous répète ce que m'a dit le médecin. Il a fait une boucherie
épouvantable, il faut du temps pour que ça revienne que les muscles
passent de nouveau par la tête. C'est bien connu que la jouissance
passe d'abord par la tronche. Il a aussi parlé de cet horrible
médicament, le Viagra. Cela dit, j'ai beaucoup de réactions positives,
d'appels depuis que j'ai parlé. L'autre jour, un gars m'a dit: «J'ai vécu
la même chose que toi. Et, aujourd'hui, je fais ça trois fois par
semaine, t'as des chances.»
Vous, la grande gueule, y a-t-il encore des choses qui vous
choquent, qui vous paraissent impudiques?
Les gens les plus impudiques, c'est ceux de l'extrême droite. Ils ont
un discours qui a l'air assez lisse, mais c'est quand même sur cette
base que des néonazis se sentent motivés à aller crier au Grütli. C'est
là-dessus qu'il faut attaquer des types comme Blocher, pas sur
Swisscom ou d'autres dossiers.
Qu'y a-t-il d'impudique là-dedans?
C'est impudique de se foutre de notre gueule au deuxième degré,
comme le fait Blocher.
Parler des Pampers, c'est éviter de parler de la mort?
Sûrement. C'est aussi pourquoi je suis acteur, je me libère en parlant.
J'ai de la chance d'être arrivé à mon stade. Je pourrais continuer à
dire «Madame est servie» ou «Vive le roi!» avec une hallebarde. J'ai
des succès, mais, en même temps, je ne suis pas au box-office. Je
suis un tocard pour certains producteurs. Et j'estime que j'ai eu la
chance de trouver une voie. A 65 ans, Jean-Stéphane Bron m'a
demandé de faire partie de sa première fiction: ça me touche
énormément.
Croyez-vous qu'on puisse mourir avec pudeur?
Parfois, j'ai vraiment envie que ça se termine. Après, est-ce que l'âme
monte au ciel, est-ce qu'on se fait engueuler par Dieu? Je ne sais pas.
On se bat comme des fous, il y a une angoisse, mais la mort, c'est
tout de même une libération extraordinaire.

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