LA UNE

Les Verts bâfrent du radical

Les Verts mordent à belles dents dans les plates-bandes radicales. De
Berne à Genève, la Suisse se transforme en Brélazland. Récit du
gueuleton

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

L'apéro
C'est un immense gueuleton quelque part entre Le festin de Babette
et les soirées de Pantagruel. Dans le rôle des convives, les Verts.
Dans celui du rôti, les radicaux. Grillés à point, «terrassés» par les
appétits et les récents succès sans précédent du Parti écologiste,
reconnaît même le vice-président du Parti radical suisse (PRD)
Léonard Bender. L'apéro s'est mijoté dans les cuisines politiques, il a
commencé à feu doux: les Verts pouvaient séduire du radical en toute
tranquillité, ils étaient alors considérés comme d'inoffensifs illuminés.
Daniel Brélaz situe les premiers transferts de voix en 2002: «Pascal
Couchepin a développé une image catastrophique. Quant à Hans-
Rudolf Merz, c'est une aubaine pour qui veut leur prendre des voix.»

Le plat de résistance
Puis le feu sous la casserole radicale est brutalement monté: Genève,
Neuchâtel, Lausanne et, le week-end dernier, Berne où les Verts ont
réussi l'exploit – alliés avec les socialistes – de renverser la majorité
de l'exécutif accrochée au pouvoir depuis seize ans, plus solidement
qu'une bernique à son rocher.
Le lieu où les Verts préfèrent aller croquer du radical, ce sont les
villes. A Lausanne par exemple, Léonard Bender estime que, lors des
dernières élections, «10% de l'électorat est parti avec armes et
bagages dans le giron écologiste». Et le phénomène dépasse
largement Brélazland. Sur l'ensemble de la Suisse, entre 1993 et
2006, dans les agglomérations de 50 000 à 100 000 habitants, les
Verts ont gagné près de 12% des sièges dans les exécutifs, alors que
les radicaux en ont perdu environ 7%. Dans les législatifs, l'écart est
moins marqué, mais le mouvement est rigoureusement le même. A
ce stade, ce n'est plus de la gourmandise, c'est de la gloutonnerie.
Le Vert aime surtout le radical quand il est jeune. Il sait même
s'immiscer dans les foyers les plus traditionalistes. Prenez le
bucolique Claude-André Fardel, lui-même président du parti vaudois.
Eh bien, sa propre fille a cédé aux charmes, si l'on ose dire, de Daniel
Brélaz. Dieu merci, «le fils» comme il dit, «vote encore à droite». Mais
la fille, comme la chèvre de monsieur Seguin, trouve l'herbe
décidément meilleure quand elle est Verte. Et, en tout bon radical
«qui respecte la liberté d'autrui» jusqu'à s'incliner devant celle de la
chair de sa chair, Claude-André Fardel n'a même pas envoyé sa fille
réfléchir dans sa chambre, il la «laisse libre». Tout en rêvant bien sûr,
qu'elle revienne à la raison. «Cette manière de faire de la politique
sans en avoir l'air, d'être un parti, mais de ne pas avoir de
responsabilité gouvernementale plaît beaucoup aux jeunes, analyse
Léonard Bender qui relève ce paradoxe bien moderne: ce sont les
Verts qui ont des allures apolitiques qui remportent le succès.» Leur
victoire génère des destins plus tragicomiques encore: la radicale
Doris Cohen-Dumani a non seulement été éjectée de la Municipalité
aux dernières élections, mais las, l'un de ses enfants – sa fille –
commence aussi de lorgner du côté des écologistes. «Et pourtant elle
n'est pas, mais alors pas du tout de gauche.»
Dans plusieurs cantons, les écologistes ont travaillé leur image moins
extrémiste, moins syndicaliste, moins socialiste en somme.
«Pragmatique plus qu'idéologique», résume le tout fraîchement élu à
l'Exécutif bernois Bernhard Pulver. Modèle du genre, Daniel Brélaz:
dès son accession à la syndicature de Lausanne, il a lâché aux milieux
économiques un magnifique «Je vous ai compris», façon de Gaulle.
Alors qu'Yvette Jaggi ou même Jean-Jacques Schilt, tous deux
socialistes, se pinçaient le nez, semble-t-il, lors de leurs visites aux
PME.
Et puis, alors que les radicaux s'obstinent à parler croissance et
globalisation, les Verts mobilisent sur des idées plus en phase avec
l'hygiénisme ambiant: sus aux particules fines, aux poulets aux
antibiotiques, aux horaires de travail de fous. Oui à la famille, au
pacs, en bref, à la qualité de vie. Significativement, les premiers
transferts, ce sont des médecins et plus largement des professions
paramédicales. Comme l'explique Doris Cohen-Dumani, quand une
image colle à la peau, c'est pire qu'un vieux chewing-gum: «Nous
nous époumonons à répéter que, nous aussi, nous nous intéressons à
l'environnement, mais, dans le pire des cas, on ne nous croit pas,
dans le meilleur, on nous accuse de copier.» Les radicaux, davantage
le parti du TCS que celui des bicyclettes, donc. Mais pire: après avoir
été accusés de cavaler derrière l'UDC, ils sont maintenant critiqués,
parce qu'ils singent les Verts.
Et, comme un malheur n'arrive jamais seul, les écologistes disposent,
contrairement aux radicaux, d'une vigoureuse relève. Dans la bouche
de Claude-André Fardel, cela donne: «Chez nous, quand un radical
meurt, il n'est plus forcément remplacé par un radical, c'est une
question de démographie.» Dans celle du secrétaire général des
Verts à Berne, Hubert Zurkinden: «Nous sommes le parti le plus jeune
– vingt-deux ans seulement d'existence.» Dans les faits, comme le
relève Léonard Bender: «Les Verts sont les grands bénéficiaires de la
démocratisation des études, ce sont souvent des gens qui ne sont
pas issus de grandes familles et qui arrivent à la politique bardés de
diplômes.» Le prototype étant le fraîchement élu Jean-Yves Pidoux à
la Municipalité de Lausanne, docteur en sociologie et anthropologie,
professeur associé de sociologie à l'Université de Lausanne. Pour eux,
faire de la politique a encore toute son importance, contrairement au
PRD. Dans ce parti-là, il y a belle lurette que la chose publique
n'arrive plus à régater contre les sirènes de l'économie privée. Allez
agiter un poste de député, voire même celui d'un conseiller d'Etat
sous un tarin radical: vous rencontrerez sans doute moins
d'enthousiasme que si vous lui soumettez un poste de directeur de la
succursale de UBS à Yverdon.

Le dessert
A grignoter des radicaux un peu partout, on finit tout naturellement
par se demander si (et quand) les Verts mordront dans un siège au
Conseil fédéral. «Balivernes!» répondent en choeur les apparatchiks
radicaux, à l'instar de Guido Schommer, secrétaire général. Mais il
ajoute tout de même, indice d'une certaine peur au ventre: «Les
écologistes profitent de leur aura de parti innocent, sans
responsabilité gouvernementale. Mais on a connu d'autres innocents
– l'UDC – qui ne se portent plus si bien depuis qu'ils ont un conseiller
fédéral.» Dans les sections régionales, l'écho est le même: «Attendez
qu'ils aient aussi leur petit scandale aux baskets», se pourlèche
Claude-André Fardel.
La direction du Parti écologiste se refuse à mettre la charrue avant
les boeufs. «Progressons d'abord au Parlement fédéral, on verra
ensuite.» Même si le plus papable d'entre tous, lui, ne cache plus son
appétit. Quand on lui dit «Conseil fédéral», Daniel Brélaz jappe de
bonheur comme si on lui avait proposé un joli plat de cailles:
«Avancez la marchandise, j'ai faim.»

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