Histoire intime d’une vente aux enchères (II)
A l’Office des poursuites et faillites, une mère de famille et un
locataire tentent de récupérer leur maison familiale. Récit d’un
suspense hitchcockien
TEXTE: PIERRE-LOUIS CHANTRE
Le commissaire-priseur frappe deux fois avec son long marteau
en bois, puis maintient son instrument en l’air comme le
bourreau sa hache:
- Attention au troisième coup…
Après deux secondes de silence, Madame Schmid lève la main:
- 870 000 francs.
- Votre nom?
- Piantoni Brigitte.
- Vous misez pour vous seule?
- Oui.
Voilà un bon quart d’heure qu’a commencé la vente aux
enchères de la première villa mitoyenne sise au N° 2 du chemin
Glandon, Chêne-Bougeries. Dans la salle, une quarantaine de
personnes pour le double de places. On se sent pourtant à l’étroit
dans cet espace froid meublé de menues chaises à tablette.
Crépis d’un blanc flambant neuf, les murs sont lisses et nus.
Drôle de contraste avec le local d’accueil de l’étage des ventes
immobilières, entièrement boisé à l’ancienne.
Je m’étonne aussi du caractère disparate et manifestement
amateur de l’assistance. J’imaginais les ventes des poursuites et
faillites peuplées d’agents immobiliers qui salivent comme des
chameaux. Je repère surtout des curieux qui paraissent venir là
comme on va voir un jongleur de rue pendant une balade. Deux
vieux Italiens se jettent des regards entendus comme s’ils
jouaient dans Le parrain IV. De jeunes couples écoutent
immobiles, comme prêts à se chuchoter dans l’oreille. Plusieurs
hommes et femmes venus seuls émaillent aussi l’assistance.
Dans leurs mains, le dossier de la maison négligemment consulté
avant la séance. Arrivée à la dernière minute, une jeune femme
occupe trois chaises avec sa poussette et son bébé de 8 mois.
Une autre, plus âgée, s’appuie sur son caddie. On dirait qu’elle
sort de la Coop.
Annoncée Piantoni, Madame Schmid se tient discrètement au
fond de la salle. Pour mémoire, Brigitte espère acheter la maison
de son mari contraint de liquider ses biens pour payer ses dettes
à la Banque Cantonale de Genève. Autrement dit, elle tente de
récupérer son foyer familial, où elle vit avec son homme et leurs
deux filles depuis dix-sept ans (cf. Saturne précédent). Son
match avec la Fondation de valorisation de la BCGE – organe
chargé d’assainir la banque – a débuté dès la première mise.
Lancée avec le montant minimum de 2027 francs et 90
centimes, l’enchère a directement bondi à 860 000 francs.
Mais Brigitte n’est pas la seule à jouer son destin ce jeudi matin
d’avril ensoleillé. Les locataires de l’autre villa mitoyenne, un
physicien d’origine grecque et sa compagne, comptent aussi
acheter le toit qui les abrite depuis plus de dix ans. S’ils ratent
leur coup, ils devront bien vite évacuer. Dès que la première villa
sera vendue, ce sera leur tour d’entrer en jeu.
Avec lenteur et régularité, Madame Piantoni et la Fondation de la
BCGE – représentée par une femme en costume sombre –
montent les enchères de 10 000 en 10 000 francs. Entre chaque
mise, le commissaire tape deux fois puis prévient du troisième
coup fatidique. Bizarrement, chacune attend toujours le
deuxième coup pour enchérir. Plus bizarrement encore, le pingpong
ne se joue qu’entre les deux femmes, ou presque. Peu
après le début de la vente, un jeune homme rondouillard et
barbu s’est lancé d’un ton mal assuré. Après sa mise, le
commissaire l’a apostrophé selon son rituel:
- Votre nom?
- Comment?
- Je dois connaître votre nom, monsieur, c’est la règle.
- Ah euh, oui… Duschmoll.
- Prénom?
- Ah euh... Mon prénom?
- S’il vous plaît.
- Paul.
- C’est pour vous seul?
- Ah euh. Oui.
Le gaillard n’y est pas revenu deux fois.
Après dix petites minutes d’enchères tranquilles, un suspense
intense commence. Brigitte lève la main pour dépasser les 980
000 francs offerts par la fondation. Le fait est que cette dernière
s’est fixé 990 000 francs comme plancher pour lâcher la maison.
Bien sûr, personne ne connaît ce détail dans l’assistance, sauf
Brigitte (et moi). Donc, en principe, la BCGE va sortir du jeu.
Reste à savoir si quelqu’un, parmi les 35 autres personnes
présentes, va se jeter dans l’arène et faire monter le prix. Si c’est
le cas, la pauvre mère de famille ira sûrement à l’échec: son
maximum n’est plus très loin.
Brigitte Piantoni vient donc d’articuler sa sixième mise. Le
commissaire-priseur abat son instrument une première fois; à la
deuxième frappe, il fait un faux mouvement qui biaise la tête du
marteau et amortit le choc. On n’entend presque rien.
Qu’importe, le coup compte quand même. Avec un sourire gêné,
le fonctionnaire reprend son manche en main et tend son bras
armé:
- Attention au troisième coup…
Ce n’est pas ma maison, ni ma famille, mais ces quelques
secondes d’attente me paraissent interminables. Je suis
suspendu à ce fichu marteau comme devant le dernier tir laser
de Luke Skywalker dans Star Wars: Episode IV.
La fondation se tait. La plupart des personnes présentes se
taisent. Aucune main ne bouge. Dans la salle, on entend
tournoyer les poussières. Moi, je me torsade le cou pour ne pas
manquer le moindre petit doigt dressé.
Le commissaire prolonge encore le suspense de deux millièmes
de seconde arrachés à l’éternité. Puis il abat son engin. Cette
fois, ça y est, Brigitte Piantoni Schmid a vaincu. Le fonctionnaire
l’appelle auprès de lui pour vérifier son identité, assurer qu’elle
est venue avec un chèque en bonne et due forme. Une minute
plus tard, l’affaire est dans le sac. Il faut préciser que personne
n’a pu visiter la maison avant la vente: ça aide pour se retrouver
seul à miser.
Sans doute intriguée par mon cahier de notes, une femme assise
à mes côtés m’interpelle pendant l’intermède. Elle se demande
qui est Madame Piantoni. Je lui fait un topo en deux mots, puis
l’interroge:
- Et vous? Vous n’êtes pas venue pour miser?
- Oh non… J’ai visité la maison de l’extérieur, mais je ne
peux pas acheter. Il faudrait déjà que j’aie un boulot…
Sur sa tablette, je repère une feuille volante marquée de
quelques notes. C’est donc bien ça: les ventes attirent beaucoup
de dilettantes qui viennent rêver à la bonne affaire ou se
préparer à miser un jour. Ou simplement assister au basculement
d’un destin.
Quand même, je me demande ce qu’on peut bien comprendre à
une vente si l’on ne connaît pas ses dessous.
Quant au physicien locataire, il va vivre le même scénario que sa
voisine et amie. La Fondation de la BCGE fait monter le prix au
même niveau que tout à l’heure, puis lâche la barque. Sans
aucun challenger, l’évacué potentiel devient propriétaire en deux
minutes. Il sortira de la vente joyeux comme un Sirtaki.
Je ne résiste pas à reproduire ce petit dialogue entre le
commissaire-priseur et lui, au moment de la première mise:
- C’est pour vous?
- Euh non, pour ma famille.
- Désolé, monsieur, mais je dois savoir si vous prenez l’objet
en votre nom ou au nom de quelqu’un d’autre?
- Je dois choisir maintenant?
Finalement, je comprends qu’on vienne là pour se distraire.
Donc tout est bien qui finit bien, comme dans les jolies histoires.
Ou à peu près. Si le voisin est aux anges, Madame Schmid s’est
endettée à son tour, et la vente ne permet pas à son mari Bruno
de régler toutes ses dettes. S’il ne parvient pas à payer le solde
bientôt, il risque la faillite personnelle…
Mais ceci est encore une autre histoire.

