EDITO

Moritz à la plage

Bien sûr, on l'a vu plus sexy. Réputé modèle d'élégance, Moritz
Leuenberger est plus désirable habillé que affublé de l'improbable
maillot de bain de beauf dans lequel il sillonne la plage d'Oman. S'il y
a lèse-majesté dans les photos publiées cette semaine, c'est
davantage dans l'attentat commis contre l'esthétique que dans
l'atteinte à la vie privée: cet homme-là est un personnage public,
président de la Confédération, et ces images ne salissent pas sa
réputation.
Moritz Leuenberger fait mine de s'indigner de la publication de ces
photos et en appelle au respect de la sphère privée pour mieux
détourner l'attention du véritable point délicat – et ô combien
amusant – de l'affaire: un socialiste passe ses vacances dans l'hôtel
de luxe d'un sultanat arabe, un donneur de leçons écologiques prend
l'avion pour une mer de l'autre bout du globe. Faites ce que je dis,
pas ce que je fais à la plage.
Foin de fausse polémique. Si Moritz Leuenberger choque, ces jours-ci,
c'est plutôt pour avoir renoncé à tenir le discours du 1er Août au
Grütli. En avalisant sa décision, le Conseil fédéral prétend ne pas
céder devant la menace de présence des néonazis qui ont troublé les
derniers rassemblements. Il assure ne pas vouloir ériger en tradition
la présence du président de la Confédération dans la mythique
prairie le jour de la fête nationale. On en reste sans voix.
Pourquoi refuser un symbole? Reculer devant la création d'une
tradition nationale enfin naissante? Comment le gouvernement peutil
renoncer à prouver enfin que l'UDC n'a pas le monopole du
patriotisme? Et quelle panne de sensibilité politique l'a saisi pour
prendre cette décision au moment où on peut le soupçonner de
craindre les sifflets de nazillons?
Ce n'est pas le maillot de bain de Moritz Leuenberger qui fait honte,
la soi-disant atteinte à sa vie privée. C'est sa sphère publique qui est
entamée, par le scandaleux refus d'incarner la résistance aux
courants d'extrême-droite, dans le berceau-même de la Suisse. Que
le président choisisse les plages qu'il veut, mais qu'il cesse de mettre
la politique en vacances.

Ariane Dayer

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