L'INFO

La légende dorée de Martigny

Le futur stade de foot serait, paraît-il, le symbole d'une ville
valaisanne qui écrase désormais Sion et Sierre. Martigny gagne,
est-ce vrai?

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Ça commence par «Pascal, Christian, Pierre-Marcel, Léonard.
Et… le reste du monde». C’est paru dans la presse romande et
c’est signé, excusez du peu, par un conseiller fédéral en
exercice. Le reste du monde? C’est simplement tout ce qui n’est
pas Martigny, et ça fait tout de même pas mal de populo.
L’auteur, c’est le chef du Département de l’intérieur et le propos,
c’est une dithyrambe de la ville natale des quatre grands
hommes du Valais actuel, j’ai nommé le patron du FC Sion
Christian Constantin, le patron de la Mutuelle Pierre-Marcel
Revaz, le mécène Léonard Gianadda et le conseiller fédéral
Pascal Couchepin.
Des grands hommes? Chacun le réfute mollement pour lui et
l’admet pour les trois autres, si bien que, au final, ces quatre
mousquetaires-là font bel et bien l’équipe qui fait gagner
Martigny. Du moins aux yeux de l’extérieur. Parce que, à
l’intérieur, la cohabitation n’a pas toujours été des plus cordiales.
Léonard Gianadda? «Beaucoup de talent mais un caractère
difficile», écrit Pascal Couchepin dans Bilan. Christian
Constantin? «Au début, on ne peut pas dire que c’était l’amour
fou entre Léonard Gianadda et Constantin. Les deux se voyaient
comme des concurrents», explique-t-on volontiers dans les
bistrots d’Octodure. Couchepin? «Je me souviens de Gianadda,
prenant la parole juste après l’élection de Pascal Couchepin et
disant: «Maintenant que le vieux con est à Berne, on va pouvoir
travailler…» rappelle un acteur culturel de la place. Bref, aux
hommages du moment, il faut préférer un tableau plus heurté,
moins feutré, plus vigoureux. S’ils s’aiment si fort, ces quatre,
c’est surtout parce qu’ils ne sont pas amenés à se voir trop
souvent. Qu’importe, la légende se forge tranquillement, fédérée
par les succès footballistiques de Christian Constantin. A présent,
jusqu’en Suisse alémanique et après la victoire de l’équipe
octoduro-sédunoise de Constantin en Coupe de Suisse, on parle
à présent de Martigny et de ses grands hommes comme d’une
ville ambitieuse tout entière unie et fière derrière sa dream
team…
La réalité est un peu plus prosaïque. D’abord, il y a l’autorité
politique. Une catastrophe. La présidence, en ville de Martigny
est tout simplement inexistante depuis le départ de Couchepin
pour Berne. Les radicaux Crittin et Dumas, présidents successifs
de la ville, et tout le Conseil communal derrière eux ont par
exemple laissé les autres villes valaisannes «leur souffler toute la
pédagogie cantonale et toute la nouvelle activité culturelle:
Berclaz, Sierro, Antille, tous les pontes de la formation cantonale
et suisse en haute école sont des Sierrois», relève Daniel Rausis,
autre grand Martignerain devant l’Eternel. Et l’humoriste de
poursuivre en citant ce mot de Cingria qui dit en substance:
«Martigny est une ville de passage; il ne faut surtout pas s’y
arrêter.» C’est un peu vrai. «Cette ville est marquée par un
esprit grand petit-bourgeois, reconnaît un expatrié. C’est une
cité de passage, animée par des entrepreneurs, des
commerçants, des frondeurs. Rien de tel à Sion, plus
aristocratique, plus institutionnelle…»
«Tout de même, il y règne un esprit d’ouverture remarquable,
soutenu par une industrie assez diversifiée: je rappelle que
Martigny est la première ville d’Europe à voir été électrifiée
complètement, dès la fin du XIXe siècle», tempère un ancien
magistrat fédéral, lui aussi Martignerain, et lui aussi Couchepin.
Alors quoi? A quoi est-il dû, ce succès de Martigny et des
Martignerains? Léonard Bender dirait sans doute volontiers que
c’est parce que la ville est l’unique bastion radical dans le
marigot politique valaisan. On aimerait le croire. On le croirait
presque en relisant l’apologie de Martigny et de ses grands
hommes par Pascal Couchepin: «Les mauvaises langues
prétendaient que les Gianadda votaient avec le pouvoir. Donc
radical à Martigny (…). Les Revaz étaient radicaux déclarés et la
famille de Christian Constantin (…) libérale radicale.»
C’était donc ça? Le signe du succès est placé sous le logo des
radicaux? «Des clous, rigole Daniel Rausis. La réalité, c’est qu’ils
forgent ensemble leur propre légende avec, au départ, cet
article de Pascal sur lui-même et les trois autres.» D’autant que,
en réalité, aucun des ces quatre-là ne joue dans la même ligue.
«Revaz, c’est un peu la folie des grandeurs», lâche un de ses
employés. «Constantin, c’est le frondeur, le seul qui, sur 1000
invités des Dicodeurs, arrive avec vingt minutes de retard»,
relate Daniel Rausis. «Les deux autres, Couchepin et Gianadda,
c’est culturellement et intellectuellement un peu plus exigeant»,
estime un ancien élu de la commune.
Conclusion? «Ces quatre mousquetaires qui feraient gagner
Martigny, ce n'est rien d’autre qu’un superbe frappé fraise avec
chantilly, le tout monté par la presse», rigolent les Martignerains.
Après quoi, ils baissent la tête face au vent (comment du reste
peut-on espérer jouer au foot dans une ville balayée par un tel
vent et tellement permanent?) et se demandent en marmonnant
quand ces quatre-là, séparés par plus de vingt ans d’âge, se
feront passer aux yeux du pays comme des contemporains, tous
potes de maternelle.

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