| DIS PIERRE, POURQUOI TU L'AS TOUJOURS
OUVERTE?
Impossible d’échapper à Pierre Kohler. Le conseiller national PDC
jurassien a un avis sur tout et n’hésite pas à le donner.
Polyvalence ou opportunisme?
TEXTE: RAPHAËL MURISET
Delémont, soleil radieux. Les terrasses sont bondées. La nôtre
aussi. De l'autre côté de la table, le conseiller national Pierre
Kohler, répond à de nombreuses salutations. Pour chacun une
phrase. Manière de personnaliser le propos: le prochain match de
foot, une affaire de permis de construire, le souvenir d'un repas.
«Je dis toujours bonjour à tout le monde, c'est mon éducation...»,
explique Pierre Kohler. Sympathique et accessible: sans doute les
clés de la popularité du jeune conseiller national PDC jurassien.
Bavard et dispersé, pour ce qui est des reproches qui lui sont le
plus souvent attribués. «C'est vrai que j'ai cette réputation de
beaucoup parler de tout et n'importe quoi», confirme Pierre
Kohler avant de décrocher son téléphone portable. Un
journaliste. «Encore un», plaisante-t-il. C'est vrai que son appétit
oratoire intrigue. Et plus encore, sans doute, la diversité de ses
joutes de la parole, l'étendue des sujets sur lesquels le conseiller
national se risque à livrer son opinion. Sans la moindre restriction
partisane ou commissionnaire. Social, économie, sport, culture,
transports. De la vente de Swisscom à l'organisation de l'Euro
2008, du devenir de la Boillat à la présence de la Suisse lors de
l'exposition universelle de Shanghai en 2010: Pierre Kohler a un
avis sur tout et n'hésite pas à le donner. Au Parlement, d'abord.
Et dans les médias, que certains vont même jusqu'à l'accuser de
«monopoliser», ensuite. Alors? Opportunisme démasqué ou
polyvalence outrancière? Dis-nous Pierre, pourquoi l'as-tu
toujours grande ouverte?
Où l'on apprend que ça remonte à loin
«C'est comme ça, j'ai toujours été bavard! Tout gamin déjà.» Pas
une frustration de l'enfance, donc. Un bâillon, un abus d'autorité
parental, qui l'aurait empêché de s'exprimer durant la jeunesse?
«Pas du tout, assure le conseiller national. Je suis fils
d'agriculteur. Alors c'est vrai que je n'ai pas côtoyé grand monde
durant mon enfance: mon temps libre, je le passais aux champs,
mais je vous assure que je parlais déjà beaucoup.» Déjà engagé
politiquement, aussi. «Mon premier acte politique? J'avais 10 ans,
c'était lors des votations de 1974. Je suis monté en haut d'un silo
pour accrocher un drapeau jurassien, juste en face de la fenêtre
de mes grands-parents autonomistes!» Une provocation encore
silencieuse. Mais le virus de la politique était attrapé. «J’ai fait
mon premier discours à l’âge de 16 ans. L’année de mon titre de
champion romand de jeux vidéo. Une allocution pour le 1er Août
où je dénonçais le soviétisme suprême et en appelais à une
implication plus forte de la jeunesse dans le système politique.»
Pour ainsi dire un acte d'hérésie dans ce Jura autonomiste et
majoritairement de gauche. «C’est mon côté provocateur, j’ai
toujours détesté faire comme tout le monde», explique Pierre
Kohler. Tout le monde? «Mes amis d’alors. Tous des mecs de
gauche ou des loubards qui depuis sont, pour la plupart, morts
d’overdoses», se souvient-il avant de tenter de noyer ces
fantômes dans une gorgée d’eau minérale. «Mais le plus difficile,
c’est quand même quand j’ai créé les jeunes démocrates...» Une
nouvelle provocation? «Non, je ne crois pas. A l’époque, pour
moi, la gauche représentait l’autorité, le soviétisme qui
séquestre la terre des paysans. Et les libéraux, c’étaient les
Bernois! Donc, ça été le PDC.»
Une adhésion partisane qui mènera celui qui, adolescent rêvait
tantôt d'être cuisinier, du législatif de la ville de Delémont au
Conseil national. Une consécration? «Non. J’avais plein d’espoir
avant d'arriver à Berne. Mais aujourd’hui, je ne pense pas que de
passer de la présidence du Gouvernement jurassien à celui d’élu
à Berne soit un pas en avant.» Désillusion pour celui qui, fait
étrange pour un présumé opportuniste assure ne «surtout pas»
rêver d'une place au Conseil fédéral? «Un peu. Ce qui me plaît à
Berne, c’est que cela me permet de sortir du Jura, de rencontrer
d’autres gens. Mais d’un point de vue politique, c’est vrai que le
travail est plus concret dans un gouvernement cantonal. A
Berne, ça manque de punch, c’est beaucoup de blabla.» Faut-il
en déduire que si pour lui l'art du bavardage est un don de
naissance, c'est à Berne qu'il aurait appris l'intérêt de parler face
à une caméra, une plume ou un micro? Pierre Kohler dément.
Tout comme il réfute l'accusation de se servir des médias; de
tout faire pour y paraître. La raison de sa forte médiatisation
selon lui? «C’est que je suis trop sympa, je dis toujours oui. Tous
les journalistes savent que je vais répondre parce que je juge
que c’est du devoir d’un homme politique que d’être disponible.
Mais ce n’est pas moi qui appelle, c'est vous.» Tout de même,
comment expliquer qu’il soit l'interlocuteur idéal à tout propos?
Entre ne pas vouloir répondre et ne pas pouvoir répondre, n'y at-
il pas une différence? Avoir une prétendue opinion sur tout et
n'importe quoi, n'est-ce pas là une forme d'opportunisme? «Non,
je suis sincère quand je réponds. J'ai vraiment un avis sur plein
de choses. C’est comme ça, tout m’intéresse. En fait, je suis un
hyperréactif. C’est plus fort que moi, il faut que je m’implique. Et
d'ailleurs, cela n'a rien à voir avec mon rôle politique, je suis
comme ça dans la vie.» Démonstration de sa curiosité maladive,
Pierre Kohler cite l'étendue de ses centres d'intérêts. Football, il
assistera à la finale de la coupe du Monde en Allemagne.
Musique, il vient de racheter un label. Immobilier, il possède une
trentaine de biens. Langue, il se débrouille en chinois. Art.
Littérature. La liste n’en finit pas. Sur ce mal qui le ronge, qui le
pousse à constamment donner son avis, Pierre Kohler n’en dira
pas plus. Mais une chose est sûre: c’est qu’à comparer les excès
du «petit Pierre» et le mutisme de ses trop nombreux collègues,
la maladie du Jurassien est de loin la plus bénigne. |