Joseph, pauvre chou
Le miel coulerait en fontaine tous les jours. Sur une petite musique de
Richard Clayderman, les sept ministres vêtus de blanc évolueraient
au ralenti en se souriant, se caressant, et les pétales de roses
tomberaient de leur bouche. Ils s'écouteraient, ils tâcheraient de se
comprendre, ils s'aimeraient. Et Joseph Deiss serait heureux.
Aujourd'hui, il ne l'est plus. Il lance sa démission comme un
avertissement: les rapports politiques sont devenus trop durs. Le
consensus qui lui est cher n'est plus à la mode. Ceux qui brigueront
son poste iront donc «au casse-pipe». Ils seront moqués, humiliés
parce que le système est cruel: «Le Conseil fédéral devrait mettre à
l'aise ceux qui perdent, un peu comme les lutteurs brossent l'épaule
de leur adversaire à la fin du combat.» Il sait de quoi il parle, il a
souvent perdu, il a chassé lui-même la poussière de son costume gris.
Pauvre chou.
La politique est dure? C'est vrai, c'est un métier violent, toujours dans
le rapport de forces public, toujours dans les compétitions
personnelles. Des tensions renforcées par la perte d'influence des
autorités et des institutions. Mais est-ce vraiment là le problème de la
Suisse: être dirigée par des gens qui sont méchants entre eux?
Suffirait-il de changer le style pour modifier le problème de fond,
l'adhésion systématique aux impulsions de la droite extrême,
l'absence de pensée propre de tous les autres courants?
Il y a quelque chose de pathétique et de choquant à voir un conseiller
fédéral se plaindre d'avoir souffert de cruauté et de blessures d'ego
pendant que son parti, qui se veut chrétien, avalise le durcissement
de l'asile. On imagine sans peine que nos ministres ont une vie
difficile, osons même dire qu'on l'espère. La politique va plus loin
qu'un pique-nique du dimanche où l'on gémit parce qu'on se fait
piquer par une abeille.
Ariane Dayer

