HISTOIRES DE L'ART

L’art et les burnes

La critique d’art est une affaire trop sérieuse pour être confiée
entre les mains des hommes politiques

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Un couple devise joyeusement dans un restaurant, une coupe de
champagne à la main. En arrière-plan, le couvert est mis. Nappe
immaculée, argenterie, sièges cossus, bouquet de fleurs: c’est
un décor bourgeois. Le couple est décontracté, le bras gauche du
monsieur, posé sur le dossier de la chaise de sa compagne,
semble indiquer que le flirt est déjà bien engagé. La mâchoire en
acier, la dentition apparente et la carrure exagérée de l’épaule
du jeune homme caractérisent le prédateur sûr de son fait.
D’ailleurs, la jeune femme qui arbore un sourire hystérique
n’offre aucune résistance. Son bras gauche anormalement étiré,
repose sur la cuisse de son compagnon, ses doigts invisibles
traquent son sexe, cependant que le galbe du verre que sa main
droite enferme évoque irrésistiblement les lèvres supérieures du
vagin. La nature de cette bonne humeur est donc parfaitement
lubrique, les propos sont d’ordre sexuel, il est question de
performance ou de centimètres, et nul doute que ces derniers
stimulent la béatitude quasi grotesque de la fille. Lourde
métaphore, la table dressée au second plan laisse présager la
suite: au propre comme au figuré, le couple va consommer.
Toute l’oeuvre de John Currin s’articule autour de la dénaturation
systématique de l’amour. Les flirts les plus innocents, les baisers
les plus tendres sont immédiatement convertis en blagues de
mauvais aloi et en viles perversions qui viennent sciemment
«gâcher le plaisir sensuel des images proposées». Or, il se trouve
que, à chaque fois qu’un membre de l’UDC aborde le domaine de
l’art, il procède de la même manière. C’était vrai, l’an dernier,
dans l’affaire Hirschhorn, c’est encore vrai tout récemment
lorsque le conseiller national valaisan Oskar Freysinger,
inexplicablement prié de donner son avis sur une sculpture de
David Renggli, évoqua un «pénis monotesticulaire exécuté avec
l’argent des contribuables». Obscène, le propos sous-entend
qu’avec «l’argent des contribuables» l’artiste doit filer droit. A
l’UDC, l’art se réduit toujours à une sordide affaire de bourses.

©2006 Saturne All Rights Reserved. Designed by Cyber-squid