LA CHRONIQUE ANTISCIENTIFIQUE

La peinture antimobile

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

Voici quinze ans que les ingénieurs, dont je fus, inventèrent le
téléphone mobile au terme de travaux géniaux. Aujourd’hui, il y a 2
milliards de ces instruments diaboliques qui ne nous laissent plus
aucun répit. Au théâtre, au concert, lors d’une conférence, il faut
supplier chacun d’éteindre son engin. On a inventé le wagon où le
mobile est interdit. En avion, cela va de soi. Le téléphone mobile
devient, comme la cigarette, un vice dont on ne peut abuser qu’en
plein air.
Par ailleurs, les utilisateurs de téléphone mobile sont atteints d’une
curieuse schizophrénie. Ils ne supportent pas les antennes. Ils
prétendent que ces ondes les troublent dans leur sommeil. Ils
aimeraient en somme que les téléphones fonctionnent sans ondes.
Ou encore qu’il n’y ait qu’un téléphone mobile au monde, le leur.
Bref, on en est arrivé au point où il faut prendre des mesures
radicales.
Les ingénieurs, jamais en manque d’imagination, ont donc inventé
la peinture pour stopper les ondes des mobiles, une sorte de cage
de Faraday dont on peut badigeonner les murs à moindre frais. On
peut parier que cette invention, destinée à annuler la précédente
fera bientôt fureur, et que les usagers du téléphone mobile se
sentiront enfin en sécurité chez eux. Bien évidemment, salles de
spectacle, wagons et avions seront munis de la même couche
protectrice.
La mesure est évidemment radicale et ridicule puisque les
téléphones mobiles cesseront de fonctionner, sauf en plein air. Mais
les appels urgents pour médecins, policiers ou pompiers sont
également bloqués. Les ingénieurs, jamais à cours d’imagination,
ont donc inventé des antennes qui captent et diffusent ces appels à
l’intérieur uniquement. Ces mesures et contre-mesures paraîtraient
insensées, si l’on ne s’avisait pas que chacune crée un marché, des
emplois et des bénéfices.

©2006 Saturne All Rights Reserved. Designed by Cyber-squid