LA LETTRE D'AMOUR

Babette l’a repris

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Voilà, Babette Deiss, c’est bon, on te le rend. Comme neuf. Du
reste, il a à peine servi, ton aphone de mari. Il ressort de ses
sept ans de gouvernement parfaitement lisse, complètement
lustré, entièrement satiné. Tout comme toi, en somme. A part
une valise perdue à Barberêche, et, à Tokyo, deux bises non
protocolaires hâtivement collées sur les joues de l’impératrice
du Japon, il ne s’est rien passé durant ces sept années, ni pour
l’un, ni pour l’autre, ni même, sans doute, pour le pays. Rien.
Ah, si peut-être! Il y a quand même eu cette protestation écrite
à un journal pour regretter qu’on n’aime pas plus ton époux,
qu’on critique ses échecs, ses reculades, ses manques, ses
absences, ses silences, ses frayeurs. C’était en somme assez
normal que les journaux s’interrogent sur l’inexistence
permanente du président de la Confédération d’alors. Mais tout
le monde a bien compris quand même que tu n’en pouvais plus,
qu’il fallait que tu le protèges plus et mieux, ton Joseph. Et tout
le monde a un peu ri de savoir que, même de cette initiative
tout à la fois amoureuse et familiale, Joseph n’en avait pas
entendu parler.
C’est un peu une marque de fabrique, chez ton mari. On a
comme qui dirait l’impression qu’il n’apprend les choses qui le
concerne qu’avec retard. Comme ses fameuses trois minutes de
silence pour les victimes des attentats de Madrid qu’il avait
oublié d’annoncer, comme la grève de l’usine Boillat, comme la
dangerosité des chiens, comme, comme, comme.
Dis-moi, Babette, au moins le sait-il, qu’il a démissionné, ton
mari? Quelqu’un l’a-t-il prévenu qu’il a été et que, au 31 juillet, il
ne sera plus? On lui poserait volontiers la question, mais il a
perdu la voix, le pauvre. Et là, il faut te rendre raison, Babette: le
destin est cruel. Pendant sept ans, Joseph ne parle pas et, quand
enfin il pourrait dire «je pars», c’est sa voix qui s’en va.
Peut-être, finalement, n’était-il pas fait pour ce métier, ni toi non
plus. Si vous avez deux secondes, parlez-en avec Ruth Metzler. Il
paraît qu’elle a un avis assez tranché sur la question.

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