SUR LE DIVAN

Julien Bogousslavsky

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Si ça me dérange d'être accusé d'avoir détourné des centaines de
milliers de francs du Centre hospitalier universitaire vaudois? Non,
docteur, ça me repose. Et de toutes sortes de manières. D'abord,
parce que je suis tombé. Comme tous les gros menteurs, docteur,
j'étais épuisé de fabuler. Je suais, cela se voyait. Fallait que je coure,
que j'évacue. Et puis, ça me repose parce que j'ai fait aussi bien que
papa. Enfin, presque aussi bien. C'était bien beau d'avoir écrit des
dizaines de livres et des centaines d'articles dans les meilleures
revues internationales, être devenu le secrétaire mondial de 30 000
spécialistes. Mais c'était rien. Comparé à papa, ses années de fauxmonnayeur,
son vol d’un Watteau au Louvre, son crime, sa manière
de lever les jupes des filles, je restais une lavette, une vraie.
Aujourd'hui, je suis un escroc. Même si, docteur, je vais vous dire ce
que je pleure: c'est que, là encore, papa a fait mieux. Il s'est
royaumé, papa. Contrairement à moi, il a même maîtrisé la date où il
révélerait ses tromperies. Il ne s'est pas fait humilier comme moi par
des fonctionnaires abrutis qui n'ont aucun sens du beau, du grand.
J'ai beau avoir examiné des milliers de cerveaux, les avoir disséqués,
opérés, manipulés, je n'en ai jamais trouvé de plus gros, de mieux fait
que celui de papa. Au moins, j'aurai essayé d'être un peu lui, même
en plus petit et en plus nul, j'aurai tenté. Et puis, docteur, si vous ne
comprenez pas, lisez Ramuz, lui seul savait qui j'étais quand il
écrivait: «Je ne me connais pas. Je m'imagine.»

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