VESTIAIRES

Zinédine*

TEXTE: DENIS MAILLEFER

Tu es dans le vestiaire de Zinédine, tous les vestiaires de
Zinédine, à Bernabeu, à Tokyo, au Stade de France, à Glasgow,
tu sais, le jour de la volée dans la lucarne en finale de la Ligue
des champions, et tous les autres vestiaires de Zinédine. Les
maillots de Zinédine sont là, les siens et tous ceux qu’il a
échangés. Zinédine a tout gagné, et tu aimais bien Zinédine qui
a mis deux buts en finale de la Coupe du monde, même si cette
équipe de France n’était pas vraiment belle en 1998. Que te
restera-t-il de Zinédine? Les gestes, cette manière de se
retourner et de mettre ses adversaires dans le vent, cette
élégance, ces pas de deux en solo, comme si le terrain de foot
était un terrain de jeu, malgré les millions et les entraîneurs
débiles et les publics hystériques. Zinédine jouait, jouait au foot,
et tu as la faiblesse de croire qu’il se sentait, malgré le bordel et
la pression et, encore, les millions, comme un gamin avec un
ballon. Seul le style reste, disait Cruyff, qui n’a pas gagné
beaucoup, et tu penses que c’est vrai. Tu ne te souviendras pas
de la France de 1998, pas plus que de l’Allemagne de 1974 qui
avait battu le meilleur football de l’histoire, celui de Cruyff,
justement, et de ses potes orange, mais tu te souviendras, bien
sûr, de Zinédine. Tu regarderas encore le foot, tu regarderas dix
mauvais matchs pour un bon, tu verras des tâcherons et des
grands footballeurs, mais Zinédine te manquera un peu,
sûrement. Tu penses que c’est sentimental, mais peut-être bien
qu’on regarde le foot pour cela, pour aimer les gestes et les rires
et la joie. Malgré les millions et les minus et les magouilles et
tout et tout, c’est un des derniers endroits où l’on voit de la joie,
la joie du buteur, la joie des gamins qui donnent la main à
Zinédine en entrant sur la pelouse et ta propre joie en regardant
jouer Zinédine, qui va s’en aller. C’est pas si mal, déjà, pas si
mal.

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