LE REPORTAGE D'ICI

Résumé de l’épisode précédent: Après avoir appris que le CERN
allait bientôt organiser de formidables collisions de particules,
notre journaliste narrateur et ses deux photographes abordent la
première étape de leur immersion dans le centre de recherche
nucléaire.

Dans les entrailles du monstre à protons (II)

Parmi les énormes appareils à photographier les particules que le
CERN construit aujourd’hui, Atlas est le plus spectaculaire.
Plongée au coeur de sa caverne souterraine

TEXTE: PIERRE-LOUIS CHANTRE

Nous voilà donc, Vincent, Pascal, Renilde et moi, dans un gros
ascenseur, casque sur la tête, prêts à descendre 100 mètres
sous terre.
La cabine est pleine d’ouvriers en salopette. Rigolards ou
éreintés, ils ont des regards que la physique des particules ne
fait pas rêver. N’étaient de nombreuses photos des travaux sur
les parois, l’ambiance ressemble à celle de n’importe quelle mine
de charbon. Je lis quelque part «Atlas Cavern USA 15». Le genre
de texte qu’on voit dans les films de science-fiction.
Ce que nous allons voir n’en est pas loin.
A notre guide Renilde se joint un responsable du chantier. La
cinquantaine, de beaux traits burinés, le bonhomme veille à
notre sécurité. Il ne faut pas que nous prenions une plaque de 10
tonnes sur la tête. Il faut aussi empêcher les photographes de
débrancher des prises par mégarde.
La sortie de l’ascenseur nous mène rapidement devant le but de
notre excursion. Voici donc le plus gros détecteur de particules
jamais construit. Voici la star du CERN, la créature qui fait
fantasmer le gratin mondial des physiciens, l’invention qui va
peut-être changer toute notre conception de la matière, de
l’univers, de l’homme. Voici Atlas: 25 mètres de haut pour 46 de
long.
Pour être franc, je ne ressens pas tout de suite l’énormité de la
chose. Sous notre nez se tient un amas de structure métallique
informe. Sur les dessins du projet, Atlas ressemble à une belle
turbine à ailettes. Ses différentes parties sont mises en évidence
avec du bleu, de l’orange, du vert. Une photo d’ensemble, datée
d’octobre 2005, montre un ouvrier minuscule au centre d’un
gigantesque tunnel métallique fermé par une belle rosace brun
et jaune. Pris pour montrer l’avancée des travaux, ce cliché a fait
le tour du monde. Aujourd’hui, la même structure est pleine
comme un oeuf de boîtes et de câbles. Recouvert
d’échafaudages, enveloppé de lumière crue, Atlas n’est
maintenant pas plus séduisant qu’un chantier de HLM.
Avec une voix gutturale et sifflante qui rappelle Marlon Brando
dans Le parrain I, notre chef protecteur me nourrit de faits
épatants:
- On a commencé à creuser cette caverne en 1996 et on
monte la machine depuis 2003. Aujourd’hui, il y a au
moins 60 personnes dans cette grotte et, bientôt, on sera
plus de 120. Nos treuils peuvent descendre d’un coup 240
tonnes de matériel depuis la surface, et nos ouvriers
viennent de plus de 40 pays: on a des Russes, des Chinois,
des Pakistanais, des Italiens, tout ce qu’on veut. Les
aimants d’Atlas mesurent 22 mètres de long et pèsent 80
tonnes chacun. Je peux vous dire que, pour les descendre,
c’était pas une mince affaire.
Et ainsi de suite. Je pourrais écrire dix articles en me contentant
de lister les chiffres de fous qui accompagnent les travaux du
CERN. D’ailleurs, il y en a tellement qu’on s’y noie. Au bout du
compte, ils n’impressionnent plus.
Un détail me frappe néanmoins:
- Quand Atlas sera terminé, cette caverne sera totalement
pleine. La machine va occuper l’espace d’un mur à l’autre.
Et quand les expériences commenceront, cet endroit sera
totalement fermé avec des portes blindées. Dès ce
moment-là, plus personne ne pénétrera plus ici.
Je commence à réaliser le privilège qui m’est donné.
Du coup, je m’applique à mieux saisir le principe de la machine:
de sa masse émerge un gros tube emballé dans une feuille
métallique. Je comprends que cet embout reliera le monstre au
grand tunnel circulaire du LHC. C’est par là qu’arriveront des
grappes de protons à la vitesse moyenne de 300 000 kilomètres
par seconde, en route pour se collisionner avec d’autres protons
qui déboucheront de l’autre côté d’Atlas.
Renilde confirme et complète:
- Il faut bien comprendre que cette énorme machine est
traversée par un circuit très petit. Vous voyez le petit tube
là-bas?
Au centre du gros pipeline émerge un tuyau pas plus gros qu’un
écoulement d’évier.
- Le diamètre de ce tube est de 6 centimètres. C’est làdedans
que les particules voyagent. C’est aussi là-dedans
qu’elles vont se heurter.
- Et tout ça, vous dites, n’est pas dangereux?
Après la limpide introduction de Renilde aux futurs travaux du
CERN (cf. épisode précédent), je m’étais promis de résoudre une
énigme tracassante. Notre gracieuse guide matérialise l’impact
d’un choc de particules en donnant l’équation «la collision de
deux protons = la collision d’un moustique sur une joue».
- Nous nous disions, mes amis photographes et moi, que ces
explosions d’atomes que vous allez créer ne sont pas
anodines. Ou bien? Si la collision entre deux protons égale
le choc d’un moustique sur une joue, est-ce que 600
millions de collisions par seconde, ça ne produit pas… une
bombe thermonucléaire?
Visiblement accablée par l’énormité que je viens de sortir,
Renilde secoue la tête en mettant les mains sur ses yeux:
- Non non non, pas du tout, pas du tout, pas du tout, ce
n’est pas du tout ce que vous pensez. Nous n’avons
absolument rien à voir avec une centrale nucléaire.
Elle inspire profondément et me regarde dans le fond de l’oeil:
- Imaginez un terrain de football où se promènent quelques
ballons. Lorsque deux ballons s’entrechoquent, ils ne
touchent pas les autres. On ne peut pas additionner les
collisions de protons les unes aux autres. Ces chocs se
produisent dans un espace tellement grand, relativement
à la taille des particules, que les collisions ne s’influencent
pas.
Bon bon bon, me voilà rassuré – du moins dans un premier
temps. Deux minutes plus tard, notre chef accompagnateur
annonce que toute présence humaine sera prohibée de la
caverne pendant les périodes d’expériences. En effet, Atlas
émettra des radiations pendant son fonctionnement… Mais je
m’abstiens de revenir à la charge auprès de Renilde. Le CERN ne
va pas arroser la région franco-genevoise de rayons gammas. Ou
bien?
En guise de conclusion à notre petit tour du propriétaire, nous
descendons trois étages supplémentaires. Cette fois, nous
sommes tout en bas de la caverne, à 95 mètres de profondeur.
Nous levons une dernière fois les yeux sur Atlas et ses tonnes de
quincaillerie. Et là, devant ce monstrueux building technoïde qui
ferait passer la fusée Ariane pour un jouet d’enfant, je fais ce
commentaire original et profond:
- Quand même, c’est vrai que c’est totalement dingue, ce
truc.
Vincent dit la même chose autrement:
- Ça me rappelle l’album de Tintin, Objectif Lune, quand on
est dans ce centre de recherche bizarre où on ne
comprend pas ce qui se prépare. Vous vous souvenez du
professeur Tournesol? «Moi, faire le zouave?! Vous croyez
que je suis ici pour faire le zouave?!?»
En remontant dans l’ascenseur, d’autres souvenirs reviennent en
flots à sa mémoire:
- Ça me rappelle aussi Chi-chi – Chirac – le jour où il est
venu visiter le CERN. J’étais dans l’équipe des
photographes qui le suivaient. Je me souviens, il a failli se
prendre un gros truc sur le pied. Ce type fait sans arrêt
des grimaces pas possibles. Et puis, il serre tout le temps
les mains de tout le monde en disant: «Bijour.» Moi, il m’a
serré la main quatre fois pendant la visite.
Le ton de la suite est donné.

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