Pierre Muller
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Si ça me touche qu'on me reproche d'avoir, grâce à mon abstention,
fait élire André Hédiger maire de Genève? Ces foutriquets ne peuvent
pas comprendre, mais vous, docteur, qui êtes un vrai libéral, vous
savez que, par cet acte, je m'inscris dans la lignée des plus grands de
l'Histoire suisse, de ceux qui se sont planqués derrière la neutralité
pour sauver leur peau. Ce sont mes héros. Je suis moi-même assez
favorablement impressionné par mon acte. Car grâce à moi, docteur,
grâce au fait que mon silence ait propulsé André Hédiger au poste de
maire, Genève va comprendre sa douleur. Elle va comprendre son
erreur: elle va réaliser qu'elle m'a injustement honni pour quelques
misérables millions de francs jetés par les fenêtres au sujet de ce
point de détail qu'est la rue du Stand, mais qu'il y a pire que Pierre
Muller: il y a André Hédiger. Si un autre que lui avait été élu maire,
mon incompétence aurait paru encore plus immense, plus effrayante.
La République et les lâcheurs de mon parti auraient continué
d'analyser mes supposées faiblesses, vous me suivez, docteur?
Tandis que là, franchement, Dédé, c'est un cadeau de l'avoir placé au
centre de l'attention de tout le canton. C'est mon faire-valoir, celui qui
fait ressortir tous mes points forts. On se dit: «Tiens, ce Muller,
somme toutes, il n'est pas si mauvais comparé à ce Dédé. Bien sûr, il
a quelques faiblesses, mais c'est franchement excusable.» Du coup,
je retrouve mon statut de patron pour Genève, mon slogan de
toujours. Et, qui sait, je pourrais même me représenter aux
prochaines élections, j'en aurais la carrure, vous ne trouvez pas?
Quoi, on doit interrompre la séance? Vous êtes mal garé? Votez pour
moi et faites suivre l'amende de ma part à qui vous savez.

