VESTIAIRES

Toi*

TEXTE: DENIS MAILLEFER

Tu es dans ton propre vestiaire, chez toi peut-être. Tu regardes
dehors. Dehors il pleut, comme tous les jours depuis toujours tu
te dis. Tu pestes contre le temps, comme les vieux. Peut-être estu
devenu vieux. Il pleut et tu ne peux pas faire de sport. Il pleut
et tu ne peux sortir. Tu es blanc, tes muscles n’en sont plus que
le mot, rien d’autre. C’est bientôt l’été, tu n’es pas en forme, tu
es pâle, tu te détestes, et cet été tu ne plairas donc pas, pensestu.
Tu te dis que tu devrais t’en foutre de plaire, que le soleil est
mauvais et les muscles des arguments minables pour plaire, mais
tu sais que tu ne t’en fous pas. Tu vas devoir retourner au fitness,
tu le sens. Tu vas devoir aller soulever des poids et pédaler en
regardant MTV avec des mecs en costard sans costard, avec des
mecs en Nike/Lacoste qui parlent placement et villa avec piscine
à Blonay, des mecs qui sont bronzés toute l’année, toute l’année
se démerdent pour aller en vacances très loin au soleil, des mecs
musclés, pas comme toi, condamné à mater dans le vide des
paires de faux nichons sur des nanas en Nike/Lacoste, bronzées
et inaccessibles, qui parlent placement et villa avec piscine à
Blonay. Tu hais le printemps pourri, tu hais le bronzage, tu hais
Blonay, et haïr n’arrange rien, ça te fait une sale gueule encore
pire que la gueule normale déjà elle-même pas fameuse. Tu te
dis que tu n’iras pas au vestiaire du fitness, que tu t’en fous, que
tu seras blanc et maigre.
Tu prends ta veste de pluie, tu vérifies que ton portefeuille est
dans la poche, tu vérifies que la carte du Holmes Place est dans
le portefeuille, et tu sors.

*toi, tout le monde, quoi

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