LA LETTRE D'AMOUR

Débonnaire, c’est Henri-Georges Clouzot

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

On en a connu de toutes les sortes, des consultants sportifs de la
TV romande. Il y a les taiseux, les creux, les volubiles; il y a les
inutiles, les pléonastiques, les dithyrambiques; il y a les factuels,
les imaginatifs, les gouailleurs et puis, il y a toi, Yves Débonnaire,
ancien footballeur, entraîneur des Suisses de moins de 16 ans
pour le travail et consultant de la TSR sur le Mondial pour le
public. On dit que l’entraîneur est remarquable, je dis que le
consultant est merveilleux. Quand les autres ânonnent à
l’antenne que telle action de jeu est belle ou laide, que tel but
est juste ou injuste en fonction du cours du jeu, toi, Yves, tu
expliques posément, phase après phase, détaillant la position
des joueurs, les tenants et l’aboutissant de la manoeuvre, la
trame du jeu en quelque sorte. Et moi, enfin, sans savoir
comment, inexplicablement, je comprends.
Eh ben, mes gueux, le foot, quand il devient lisible, c’est
rudement beau. C’est-à-dire comprends-moi bien, Yves, c’est une
impression très fugace, très vive et très vite éteinte que je te
dois. Le sentiment soudain de lire un instant un match comme un
tableau. Comme on voit Le mystère Picasso d’Henri-Georges
Clouzot. Le terrain de foot devient une toile à demi transparente
et le joueur devient Picasso, esquissant son tableau, dessinant
son talent, créant comme dans un vide un trait, une oeuvre. Mais,
quand la caméra de Clouzot s’attarde un moment sur le tableau
fini, sur le terrain de foot, c’est déjà fini. Il y a ce côté fugace, à
peine esquissé et vite envolé.
Cela, cette compréhension-là, ce plaisir à déchiffrer une passe
comme un coup de pinceau, cette apparition très brève d’un très
court moment de création, même les commentateurs footeux de
la TSR semblent l’éprouver. Et pourtant, hein, n’ont pas tous l’air
d’avoir inventé l’histoire de l’art, les Dupuis, von Burg et Paratte,
entre autres.
L’art de rendre les choses intelligibles et, partant, les gens
intelligents est un art subtil. Toutes proportions gardées, tu en
partages, Yves, les arcanes avec Clouzot.

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