Election de Doris Leuthardt: j'ai cherché
la politique...
Pour l’élection de la nouvelle conseillère fédérale, je suis
partie chercher la politique au Palais fédéral. Pas trouvée.
C'est le cas de le dire: ils s'en footent
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Pas l’élection du syndic de Goumoens-le-Jux ou de
Bremblens-Sud, trois habitants et demi, non. Celle d’une
conseillère fédérale. Pourtant à Berne, veille du jour J, les
parlementaires s’en footent. Parler du match Suisse-France
du soir, d’accord, mais de l’élection au Conseil fédéral, plutôt
mourir. D’ailleurs, c’est écrit en grand, en travers de la
façade du Palais fédéral, dorénavant, c’est: «Fussball regiert»
(«C’est le foot qui dirige»).
Même mardi, à quelques heures de l’élection, Pierre Kohler,
conseiller national démocrate-chrétien, essaie
désespérément de se souvenir s’il a prononcé ne serait-ce
qu’une seule fois le nom de la future candidate. Et puis
soudain, en se frappant le front du plat de la main: «Ouiiiii,
j’ai dit ce nom une fois.» Débat? Enjeu? «Non, je voulais juste
savoir si Leuthard s’écrit avec un «h» après le «t.» La passion
est à son comble.
Salle des pas perdus,
mardi 8 heures
Là, impossible de ne pas mettre la main sur un tant soit peu
de politique. C’est le lieu où les parlementaires intriguent, la
marmite. C’est là que tout se mijote. Incarnation du stratège,
le président de l’UDC, Ueli Maurer, doit bien avoir une
analyse en tête sur l’enjeu du lendemain. Alors? Combien de
fois avez-vous parlé de Doris Leuthard aujourd’hui? Pas de
réponse. Le regard est vague, presque mort. L’humeur
neurasthénique. On douterait presque d’avoir posé une
question. Long silence puis, enfin, quelques mots avec un
verbe (presque une phrase en somme) sur le lendemain:
«Vous savez, cette élection est jouée depuis des années,
euh… je veux dire depuis des jours. Il n’y a franchement rien
à dire.» Ou alors, si, ceci: «C’est sans doute l’élection la plus
ennuyeuse qu’on ait connue.» Et de foot, M. Maurer, du
match Suisse-France, en avez-vous parlé depuis ce matin?
L’oeil reprend vie, le visage de la couleur, la bouche du
mouvement. «On ne parle que de ça.»
Alors, simple paix des braves? Moment de répit que
s’accordent les parlementaires avant les échauffourées des
élections fédérales en 2007? Sans doute. Doris Leuthard a
donné des gages – et pas des moindres: le PDC ne
revendiquera pas de deuxième siège avant 2011 (autant dire
l’éternité) et ne chahutera pas la réélection de Christoph
Blocher. De là à avoir assoupi les députés comme dans la
cour de la Belle au bois dormant…
Un peu plus loin dans la salle, et un peu plus à gauche sur
l’échiquier politique, le socialiste Jean-Noël Rey est convaincu
que l’apathie politique dépasse largement cette élection au
Conseil fédéral, qu’elle annonce une nouvelle ère:
«Aujourd’hui au Palais, au sein des partis comme dans la
société, on fuit le conflit, les rapports de force, on est en
plein film de Jean Yann, Tout le monde il est beau, tout le
monde il est gentil», analyse-t-il encore échaudé par la façon
dont la future cheffe de groupe socialiste, Ursula Wyss, a été
désignée – sans vrai débat, sans vraie confrontation. Une
sorte de lente et lénifiante dérive qu’il estime être nonseulement
«très ennuyeuse» mais surtout
«antidémocratique. C’est la dictature de l’harmonie. Avant au
moins, on osait s’affronter même entre gens de gauche.»
Café Vallotton,
mardi 11 heures
Cette fois, je la tiens, la politique. Je vais la trouver, c’est sûr,
cette candidature débattue par-dessus des espressi par des
députés enflammés. Le Vallotton, c’est le stamm des
parlementaires, fréquentation assurée, bénéfices garantis,
débats habituellement fournis en période d’élection. Mais, de
Doris Leuthard, personne ne pipe mot. De ce que signifie ce
silence en revanche, si. Pour le radical Yves Christen, l’ennui
qui suinte de cette élection est «dangereux» pour le centre
droit. «On se donne du mal pour se montrer unis, mais on
étouffe le débat.» Ce que le démocrate-chrétien Pierre Kohler
traduit par une pathologique incapacité à «faire monter la
sauce». Bonheur du jeu politique qu’il faudrait absolument
préserver et qu’il compare à celui du loto: «Si vous vous
débrouillez pour acheter un billet le lundi, bien à l’avance, un
peu comme nous avec Leuthard, vous vous sentez
millionnaire jusqu’au week-end.» Côté radicaux romands,
une élection à une candidate équivaut à une politique
mortifère. «Aujourd’hui, on voit bien que les derniers qui
osent encore ferrailler publiquement, comme Pascal
Couchepin, le paient au niveau de l’image, regrette Yves
Christen. Du coup, pour tout le monde en ce moment, c’est
aligné couvert.»
Palais fédéral, arrêt de bus,
mardi 12 heures 15
Pas de politique au Palais, ni sous la moquette ni derrière les
trois Suisses… et si elle était dehors, la politique? Dans le
sillage de Doris Leuthard, par exemple. Suivons tous ceux qui
la suivent. Faciles à reconnaître: à peine les derniers votes
liquidés, ils ont enfilé à la hâte un T-shirt rouge tomate signé
en gros «Hop Schwiiitz», par-dessus leur chemise de député.
On la voit qui boudine par-dessous. D’autres torses nus,
tiennent leur derniers plumages de parlementaires à la main
pendant qu’ils se déguisent en supporter de la Nati. La
libérale genevoise Martine Brunschwig Graf, qui passe par là
et qui les regarde vaguement stupéfaite, a raison: «On dirait
de grands enfants.» Ils disent au revoir de la main derrière la
vitre du bus en faisant un peu de buée. Ils ont l’air heureux.
On croit sentir l’odeur du sandwich mou qui fermente dans
son Tupperware. Au milieu d’eux, Doris Leuthard est là, en
partance pour le stade de Stuttgart. On lui demande quel
effet cela lui fait d’être celle, dans l’histoire, dont l’élection
aura suscité aussi peu de passion: «Ce n’est pas grave, ce
qui compte, c’est le match de ce soir.» Si même la principale
intéressée s’en bat le ballon… Depuis des jours, confirme-ton
dans son entourage, elle ne parle que de «sa finale». Vous
voulez dire, politique? «Non, non, de foot voyons.» Doris
monte dans le bus, dans le sens inverse de la marche. Saiton
si rouler à rebrousse-poil peut lui donner envie de vomir?
Palace du Bellevue,
mardi soir
23 heures. Dans cet endroit-là trois, cinq ou treize ans plus
tôt, des candidatures ont été faites ou défaites – celles de
Joseph Deiss, Ruth Metzler, Christiane Brunner ou Lilian
Uchtenhagen, bien avant. Inimaginable donc de ne pas y
trouver cette année encore quelques faiseurs de roi,
quelques «hommes des tavernes», comme les appelle le
syndic lausannois Daniel Brélaz. On entre. En fait de
politique, quelques couples qui s’attardent dans les
premières chaleurs de juin, qui ont l’air de s’aimer (mince de
l’harmonie, encore…), le tout baignant dans une ballade
genre Richard Clayderman menée poussivement par une
vieux pianiste de bar. De politicien, aucun. A l’époque, pas
une serviette, un dessous-de-verre, une nappe qui n’aient
reçu quelques griffonnages, colonne de statistiques
élaborées à la hâte pour calculer les chances des candidats.
Cette année, dans les colonnes, on trouve Ronaldinho et
Magnin. Leuthard elle, n’a même pas de calculette. Elle doit
dormir dans son bus ou commenter le match, sans goût ni
couleur, qu’elle vient de suivre.
Salle du National,
le vrai jour
Fichtre, mercredi matin, 8 heures. Pourquoi avoir erré dans
Berne? C’est là qu’elle doit être, la politique. Le jeu se fera
ici, en présence de tout le Parlement. Une surprise peut-être
pour secouer cette impression que cette année, comme le
note un des acteurs historiques des nuits des longs couteaux,
Ulrich Bremi, «tout est dit, rien à redire». Mais la scène
rappelle le match d’hier: sans surprise. Elle entre, elle
présente ses papiers, oui, c’est bien elle. Brillante, femme,
prometteuse, elle est élue. Mais c’est une première dans
l’histoire suisse, la première élection aussi passionnante,
enivrante que le passage d’une douane. |