LE REPORTAGE D'ICI

Résumé des épisodes précédents: Après avoir admiré le grand
détecteur Atlas, notre journaliste et les deux photographes
français qui l’accompagnent ont éhontément digressé sur les
aventures de Tintin que leur évoque le CERN.

Dans les entrailles du monstre à protons (IV
et fin)

Où l’on conclut que la fonction du CERN est avant tout poétique
et que la gauche française n’a vraiment plus la cote auprès des
gens de gauche

TEXTE: PIERRE-LOUIS CHANTRE

Ce qui frappe d’abord, c’est un énorme bruit de soufflerie. Et
puis, alignées sur plusieurs étagères comme des berlingots dans
un supermarché, des dizaines de boîtes rectangulaires grises
immédiatement reconnaissables: de banals ordinateurs, comme
on en voit dans tous les foyers. Au premier coup d’oeil, on dirait
même de la camelote.
C’en est :
- Nous n’avons plus de superordinateurs au CERN.
Aujourd’hui, nous préférons utiliser des machines bon
marché qui travaillent ensemble. Même si elles ont plus de
défaillances, ça coûte moins cher de les réparer que
d’avoir une seule machine puissante.
Barbe en pointe impeccablement taillée, le spécialiste qui nous
guide jouit de son petit effet. Il en prépare d’autres:
- Pour l’instant, nous avons installé 2500 ordinateurs dans
ce centre de calcul. Bientôt, nous en aurons 6000.
Il est vrai que le hangar où nous sommes – on pourrait y mettre
un terrain de football – est presque vide.
- Cela dit, 6000 ordinateurs ne représentent que 10% du
volume informatique nécessaire pour traiter les
informations envoyées par les détecteurs. A lui seul, Atlas
va nous transmettre plus de 100 fichiers de données par
seconde. Chacun de ses fichiers pèse plusieurs
mégaoctets. Cela veut dire que le CERN produira plus de
5 gigaoctets d’informations par seconde.
Mes rares notions en informatique me font lever très haut les
sourcils. Pour donner une idée de ce que signifie cette
ahurissante production de données, j’ai cherché son équivalent
en nombre de livres. Selon mes sources, un seul gigaoctet
représente une pile de romans de 10 mètres de haut. Je fouille
dans ma bibliothèque et prends La possibilité d’une île de Michel
Houellebecq, dont les 496 pages avec couverture cartonnée
souple mesurent 3,5 cm d’épaisseur. Après un bref calcul, j’arrive
au résultat suivant: chaque seconde, le CERN va produire un
volume de données équivalentes à 1428 Possibilité d’une île.
Et quelqu’un, donc, va se charger de lire tout ça peinard?
Le très serviable barbu m’explique la stratégie montée par le
centre de recherche pour étudier cette avalanche d’informations.
Les centaines de milliers de photos que vont prendre les quatre
détecteurs de collisions seront envoyées à une myriade
d’instituts universitaires à travers le monde, dont les chercheurs
vont se répartir l’incommensurable tâche qui consiste à trier le
bon grain de l’ivraie. Pour augmenter encore le parc des
observateurs, l’expérience va s’ouvrir au public, des fois qu’un
génie anonyme de la physique nucléaire puisse trouver le boson
que des milliers de physiciens professionnels ne verront pas, les
yeux fissurés par trop d’efforts.
Dans ma tête, je vois ça comme de chercher une larme de
puceron dans le Pacifique.
Je sors en tout cas du centre informatique cernois avec les idées
claires: l’Europe et le monde mettent une énergie big-bangesque
pour des rêves quasi désespérés. A ce niveau, ce n’est plus de la
physique nucléaire ou même de la science, c’est de la pure
poésie.
La suite de notre exploration du CERN me confirme ce sentiment
de gratuité romantique. Le deuxième détecteur que nous visitons
sera chargé de trouver le quarck de beauté. Je n’invente pas,
c’est son vrai nom. Le troisième détecteur me reste en mémoire
comme un tourbillon de rouge, de vert, de bleu, de jaune et de
lumière dorée. Quant au quatrième, les hommes de science l’ont
appelé Alice. En réalité, ce nom représente l’acronyme d’une
appellation scientifique sophistiquée, mais le physicien chargé de
me guider parlait de sa machine comme si elle allait bientôt
prouver l’existence du lapin blanc de Lewis Carroll.
Et, puisqu’on est dans la poésie, je ne résiste pas à révéler ce
que mon oeil exercé par des années de toilettes publiques n’a
pas pu rater: dans l’ascenseur qui nous mena au coeur du
fameux tunnel à protons s’étalaient en belles lettres gravées les
alexandrins suivants: «In tartiflette we trust», «Salut vieille
chèvre», et surtout cette perle d’entre les perles: «C’est dur
d’être une bite, surtout quand son voisin est un trou du cul.»
Encore une fois, je n’invente rien. Renilde va m’en vouloir de
raconter ça, elle qui travaille depuis quinze ans dans une
entreprise qui la passionne. Mais la responsable médias sait très
bien que le CERN abrite d’abord un monde d’hommes, que
beaucoup parmi ces messieurs ne sont pas passionnés par les
quarcks, et que tout mâle ordinaire a du mal à passer des
journées entières à 100 mètres sous terre sans avoir un
calendrier porno sous les yeux pendant la pause.
Mais ce reportage arrive à sa fin. Il est donc temps de tenir une
petite promesse en dévoilant les dernières perles de mes
aventures à Meyrin-sur-Protons.
Pour mémoire, Jacques Chirac était l’un des thèmes de
conversations majeurs avec les deux photographes français qui
suivaient la visite en même temps que moi. Le fait est que
Vincent – le plus expérimenté des deux – a suivi la dernière visite
du président au CERN. Ce souvenir le ramenait mécaniquement à
la politique française.
Je livre ses réflexions tout à trac:
- Faut voir ce que c’est qu’est devenue la gauche
française… Moi, j’ai vu Elisabeth Guigou en campagne
électorale: quand elle serre la main aux gens, elle s’essuie
après sur sa veste. Chirac, lui, roulerait une pelle à toutes
les grands-mères de France! Non, c’est très clair, la
gauche française n’aime pas les pauvres. Vous savez
quelles ont été les premières paroles de Lionel Jospin, à la
présidentielle de 2002? Juste après avoir vu qu’il ne
passerait pas au deuxième tour, il a dit: «Salauds de
pauvres.»
J’oublie de préciser que Vincent a été membre du Parti
communiste français pendant quinze ans:
- Jospin avait une grande qualité: c’est le seul qui n’a jamais
eu aucune casserole aux pattes. Mais faut quand même
savoir que, lorsqu’il croisait une manif, il faisait tout pour
l’éviter. Vous savez comment ont été décidées les 35
heures? A partir d’une étude de marketing auprès des
cadres du Parti socialiste français. On a demandé leur avis
à des gens qui gagnaient 23 000 francs par mois. Les
pauvres, eux, ont tout perdu avec les 35 heures. Ils ont
tout encaissé. Et puis, faut quand même pas oublier que
les pires privatisations de ces dernières années ont été
faites par la gauche.
J’épie la réaction de son collègue Pascal, ancien éducateur social,
quadragénaire jovial et mal rasé. Il acquiesce et laisse son
compatriote continuer:
- D’ailleurs, ce sont aussi les pauvres qui encaissent le choc
de l’immigration. Et ce pauvre Sarkozy, à qui tout le
monde cherche tout le temps des noises… Son idée de
discrimination positive est excellente. Et puis aussi, c’est
un gouvernement de droite qui a nommé le premier
ministre beur. La gauche n’a rien fait de ce côté-là.
Ça a duré comme ça pendant une bonne heure.
Voilà donc où on en est: Vincent, qui avait 21 ans en 1968, qui,
selon ses propres paroles, «déconnait à pleins tuyaux» dans sa
jeunesse et s’en souvient avec allégresse, ne peut plus parler de
la gauche qu’avec mépris. C’était avant Ségolène et ses récents
discours – mais il n’est pas sûr que Madame Hollande puisse
récupérer Vincent, même si son coeur n’a pas changé de camp.
Pour lui, la gauche française est une ville trop mal famée.

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