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L'ENQUÊTE

Les visites du boulanger
au détenu le plus haï du pays

Qu'est-ce qui motive Michel Dubey à parler avec le criminel qui a le
plus choqué la Suisse.

TEXTE: FLORENCE PERRET

Il est un des derniers à ne pas avoir gommé son nom, un des très
rares à accepter de croiser son regard, le seul ou presque à oser
parler d'amitié. Sa dernière visite? Elle remonte au 19 février
dernier. Quelques jours avant les 45 ans de celui qu'on n'appelle
plus Michel Peiry, mais «le sadique de Romont»; quelques jours
surtout après le «oui» du peuple suisse à l'internement à vie des
criminels dangereux. Un moment «pas évident», lâche le boulanger.
Entendez pas évident pour Pseiry, le détenu sur lequel les partisans
de l'initiative se sont assez logiquement «focalisés»; pour cet
homme avec qui Michel Dubey tisse des liens depuis… «6-7 ans»
environ. Le Romontois ne se souvient pas de la date avec précision.
En revanche, il se rappelle bien du sentiment qui l'a pris au moment
de franchir, pour la première fois de sa vie, les grilles d'une prison.
«C'est vrai qu'on se pose des questions. Je me demandais: "Qu'estce
que ça va lui faire, qu'est-ce que ça va me faire?"» Michel Dubey,
qui s'était proposé «de mener» les parents du détenu, n'est pas seul.
Mais la visite est intéressante, même s’ils n'ont «pas pu beaucoup
parler». «Je reviendrai te trouver», lui dit-il en partant.

Parce que l'humain le «passionnait là-derrière», Michel Dubey est
revenu. Une seconde fois (en posant d'emblée la règle: «Si je te pose
des questions, tu es libre de répondre ou pas»), puis une troisième,
puis entre 4 et 5 fois par an. «J'avais besoin de comprendre qu'est-ce
qui pouvait faire qu'un homme accomplit ces actes, c'est ça qui m'a
motivé», et en aucun cas de la «piété chrétienne ou autre», tient-il à
préciser. «C'est vraiment que ces rencontres m'apportent quelque
chose. Oui, j'ai du plaisir à aller le visiter. Mais je comprends que,
pour certains, c'est presque faire un pacte avec le diable.»

Etrange. Celui qui dit ces mots a le regard lumineux. Celui des
hommes bons. Celui qui n'a de cesse de vouloir comprendre,
écouter, échanger, tutoyer. D'ailleurs, c'en est presque agaçant, tant
ce bougre-là est ouvert au monde et aux gens («Je crois que je suis
ce que je suis, j'essaie de vivre ce que je suis, c'est tout.») Michel
Dubey se défend donc d'être un Saint. Certes, il a grandi dans une
famille croyante et «proche des gens», il fait «un peu» de catéchèse
à la Paroisse de Romont, aime son pain, découvrir l'autre. Mais sa
vraie passion, lâche-t-il, comme un credo, c'est le judo, sa «première
femme après sa mère». Le virus, qui a permis de canaliser l'énergie
débordante de l'hyperactif qu'il était à 12 ans («j'ai eu besoin de me
battre depuis que j'ai su marcher»), ne l'a toujours pas quitté 37 ans
plus tard. «C'est quelque chose qui m'a transcendé.» Chaque
période de sa vie - son apprentissage à Nyon, son stage à Londres,
ses amitiés, ses réflexions, sa première visite à Bochuz - est rythmée
par cet art qui lui a appris «la maîtrise de soi». Une discipline qu'il a
commencé à enseigner il y a belle lurette aux jeunes de Romont.
Parmi lesquels Michel Peiry.

Nous sommes à la fin des années 70 et Michel Dubey, là encore,
n'a pas de souvenir du jeune homme au club. Sans doute le
boulanger, âgé alors de 22 ans, était-il à Londres et que Peiry, 18
ans, avait déjà renoncé à ce sport trop «corps à corps», écrira-t-il
plus tard. Michel Dubey se souvient en revanche très bien de
l'homme, du client. Romont, «la plus belle colline du monde», ça
n'est pas bien grand. «Je le voyais régulièrement, je lui disais
bonjour. Ce n'était pas un copain mais je le connaissais bien et sa
famille aussi.» Et le boulanger de glisser: «C'était quelqu'un plutôt
passif dans la région.» Il est alors bien loin d'imaginer que ce Michellà
lui apporterait «tout un tas de choses» des années plus tard. Qu'il
vivrait avec lui des moments «plus intenses peut-être qu'avec un
ami». Qu'il irait avec lui «à l'essentiel». Loin d'imaginer aussi que ce
garçon s'apprêtait à commettre des actes «innommables».

Début des années 80. Peiry voyage. Un homme est tué à Miami.
Michel Dubey, lui, termine sa maîtrise, se marie avec Angeline, la
jeune infirmière qu'il fréquente depuis 4 ans, reprend la boulangerie
de son père Jean et accueille la première, puis la seconde de ses
trois enfants. Une période où le père de famille «explose au niveau
relationnel». L'âme des gens l'intéresse? Il se plonge dans tout ce
qui touche au «vécu», à la psychologie, devient un peu «un malade
de la relation». «Je suis quelqu'un de très ordinaire et j'essaie de voir
l'extraordinaire dans chacun. Je ne peux pas croire l'humain n'a rien
de ça en lui, si mauvais soit-il.» 1986-1987, d'atroces assassinats de
jeunes gens frappent le Valais et la Suisse. «Ça m'a beaucoup
interrogé. Qu'est-ce qui fait qu'on peut faire pareillement mal?» Une
question qui le fera dire: «Il sait très bien que pour ça je l'aurais
tué.»

Peiry est arrêté le 1er mai 1987 à Schangnau dans l'Oberland
bernois durant un cours de répétition. Il a 28 ans. «J'étais au judo
quand on a appris l'arrestation, se souvient-il. Quelqu'un m'a dit:
"C'est quelqu’un de Romont, c’est un judoka!", mais il disait pour rire
hein! En fait, on savait pas du tout qui c'était, c'était le secret.» Le 3,
le Sonntagsblick révèle son nom. «Ça a été un peu la stupéfaction,
tout le monde était quand même sous le choc. On nous aurait dit: "A
Romont il y a quelqu'un qui…", on aurait cherché, on n'aurait
certainement pas trouvé. C'est comme s'il arrive quelque chose dans
notre famille. On se dit: "Pourquoi on n'a pas vu le mal qui travaillait
en lui?"»

Si la question tarabuste longtemps le boulanger, tel n'est pas le
cas de tous les Romontois. Surtout que désormais Peiry n'est plus
«Peiry, né à Neuchâtel», mais «le sadique de Romont». Une publicité
pénible pour les 4000 habitants, d'autant que la ville sera encore
frappée l'année suivante par l'affaire du cyanure. «Ils en ont voulu
aux médias. Et ça s'est reporté sur Michel Peiry.» Ce dernier,
apprend-t-on, aurait même essayé d'intervenir avec un avocat pour
que la ville ne soit plus associée à ses crimes: «Mais ils lui ont dit
qu'il était devenu un personnage public et qu'il ne pouvait rien
faire.» 2 novembre 1989, le personnage public est condamné à la
réclusion à vie.

Michel Dubey, lui, continue son bonhomme de chemin, agrandit
son magasin, crée des cours d'autodéfense et prolonge ses
réflexions («Jusqu'où est-on capable de péter les plombs?»), tente
des comparaisons («J'ai beaucoup réfléchi aux personnages de Jekyll
et Hyde»), et redécouvre sa foi. «Je crois que j'ai compris Dieu et que
j'ai compris l'homme à travers l'amour de ma femme. C'est vrai que
maintenant je suis ouvert à pas mal de choses.» Une curiosité de
l'autre «venue sur le tard». «Je pense que pour faire ce que Michel
Peiry a fait, il a eu un dysfonctionnement. Dire que ce
dysfonctionnement est totalement parti, je ne suis pas médecin.
Mais je ne vois pas ce dysfonctionnement dans notre échange.» En
fait, ce qui intéresse «principalement» celui qui enfant avait pour
héros des justiciers comme Ivanhoé et Zorro, c'est que «la personne
puisse se libérer du mal qu'il y a en elle».

Alors, les deux Michel échangent, prolongent des discussions,
parfois profondes, parfois sur «tout et rien», sur l'extérieur, sur la
crainte des gens («Une fois, je lui disais: "Mais ils ont peur!" Il m'a
répondu: "Je comprends."») Autour de ce que le détenu ressent «sur
le milieu carcéral», autour d'un procès «qui revient travailler». Ces
échanges ont lieu au parloir, plus rarement autour d’un repas
pendant les journées dites familiales, où les deux hommes peuvent
se voir 5 heures d'affilée. «Oui, j'ai l'impression qu'il apprécie nos
discussions.» D'ailleurs, quand il y a réellement rencontre, «les
barrières des prisons sont loin et tout à coup c'est déjà fini!» Surtout
qu'ils ne seraient que deux à venir le voir. «Pour lui, c'est tout à
coup, une porte qui s'ouvre, un espace différent.»

Chez les Dubey, ces visites font l'objet de discussion. Si la femme,
l'infirmière, a «toujours bien compris» la démarche de son mari, il en
va «un peu» autrement pour les enfants de 16, 19 et 22 ans. «Ça les
dérange dans un sens. Ils se demandent comme on peut aller visiter
quelqu'un comme ça. Mais je les comprends.» Michel Dubey arrive
plus facilement à «en discuter» avec son aînée: «Elle est intéressée,
elle arrive à comprendre.» A la veille des votations du mois dernier,
s'il a expliqué à ses enfants de quoi il en retournait, le boulanger ne
leur a pas demandé ce qu'ils allaient voter, et encore moins donné
«de mot d'ordre». D'ailleurs, l'homme a toujours été contre l'image
«toute-puissante du père». «J'essaie de les aimer comme ils sont, et
d'arriver à trouver quelque chose de génial en eux.»

Bien qu'il ne cherche pas à convaincre («Lorsque je sens que
quelqu'un n'a pas envie d'entendre, je vais pas lui en parler») et
encore moins à provoquer («J'ai peut-être compris quelque chose
mais je n'ai pas à dire ce que les gens doivent penser»), le
commerçant accepte de témoigner avant les votations pour un
article de 24Heures et Tribune de Genève. Un tel témoignage aura-til
une incidence sur ses affaires? «On s'est posé la question, mais
est-ce que j'ai le droit de me taire?» Et s'il refuse de dévoiler la
teneur des échanges avec le prisonnier («c'est quelque chose
d'assez intime, d'assez secret»), le boulanger tient à dire à quel
point cet homme reste, malgré ses crimes, «un humain dans sa
façon de penser, dans sa façon de regarder les autres, dans sa façon
de comprendre les choses».

Michel Dubey comprend les familles des victimes bien sûr («Je ne
suis pas dans un camp») et sait que toute la difficulté est d'arriver à
dissocier «l'acte de la personne». «Quand on trouve quelqu'un qui
fait mal, on a l'impression qu'on a trouvé l'épicentre du mal, et qu'en
l'écrasant, on va tuer le mal.» Ne voir que le diable en lui, c'est
réduire «l'humain à une chose qui ne peut plus avancer, qui n'est
pas capable de changer». Et pour le boulanger, Michel Peiry n'est
«pas que ça». D'ailleurs, si «l'échange et la rencontre» avec cet
homme le motivent toujours, c'est précisément aussi parce qu'il
apprécie «sa franchise» et constate une nouvelle «capacité à
parler». Le boulanger trouve «terrible», «sur le plan humain, sur le
plan chrétien», de penser que rien ne peut se transformer. Le but,
rappelle-t-il, «c'est d'éviter ça». «C’est d'arriver à mieux
communiquer avec des gens qui ont subi des violences, pour éviter
qu'ils reproduisent ça.» Puis, dans un souffle: «Ce n'est pas en les
enfermant à vie qu'on va y arriver.»

Et les résultats sont tombés. Et le boulanger a trouvé que «la
Suisse avait perdu un peu d'humanité». Pour la première fois depuis
le début de l'entretien, Michel Dubey n'a pas ajouté un «je
comprends» à la fin.

PS. «Chère Madame, je rentre de la visite avec Michel et comme
promis, je lui ai posé la question au sujet de l'initiative, il m'a dit
qu'il était mal placé pour répondre à une telle initiative. Finalement,
il a lâché, tu peux lui dire que mes réponses se trouvent dans le
psaume 56... Amicalement. Michel Dubey.»


Psaume 56:5 «... Je me confie en Dieu, je ne crains rien: que
peuvent me faire les hommes?...»