LE
PORTRAIT
Olivier,
accrobranché, à 20 mètres du sol
Rejoint par des dizaines de grimpeurs fous, Olivier Elbet
s'est retrouvé suspendu pendant 3 mois au sommet d'un
platane pour empêcher l'abattage de 200 arbres.
TEXTE: FLORENCE PERRET
5 heures du matin, nuit noire. Croulant sous des
sacs à
dos, des filets, des couvertures, des jerricanes d'eau et de la
nourriture, trois hommes se faufilent entre les arbres du
Parc Mistral de Grenoble. L'orme deux fois centenaire qui se
dresse devant eux fait 35 mètres de haut. Ses branches
sont éparses, son tronc est «comme ça»,
énorme donc, et
l'entreprise risquée. C'est pourtant bien dans cet arbre-là
qu'ils s'apprêtent à grimper. On prend son souffle, on
attaque la montée: 5, 10, 20 mètres. Les silhouettes
se
figent. Impossible de se poser. Car telle est bien l'idée:
s'installer dans l'arbre et ne plus en bouger. Mais l'heure
tourne. L'angoisse monte. Olivier: «Les gars, je me sens pas,
on va pas y arriver.»
Avec son bonnet de Schtroumpf, son air doux et sa
voix
qui trahit des restes d'accent parisien, Olivier Elbet, 29 ans,
était «loin loin loin» de s'imaginer quelques jours
plus tôt à
quel point sa petite vie allait être chahutée. «Je
n'étais pas à
me dire: "Je veux grimper dans les arbres, je veux devenir
éco-citoyen." Les événements m'ont dépassé,
complètement.» Surtout que l'Olivier, sensible certes
à tout
ce qui est vert, n'a pas pour autant la fibre politique. Il vote
comme il se rase, soit pas souvent. Bovet? Oui et non, va
pour son combat contre les OGM, pour le reste... il ne crache
pas sur un mac Do une à deux fois l'an.
Ce qu'il aime par-dessus tout, Olivier, c'est les
arbres, «un
bol de vie, la vie sur terre». Et Ingrid, à la chevelure
flamboyante, qu'il a rencontrée au coeur d'un feuillage d'été,
lors d'un stage d'accobranche. Un loisir hors du temps, une
échappée belle dans l'antre de la forêt, un rêve
de gosse
qu'il pratique depuis deux ans: «Tu rentres chez toi, tu sens
la sève, tu t'es frotté aux branches, tu as vraiment
fait
Tarzan, le singe dans les arbres.» Gamin, il n'a pas pu le
faire. Non que dans sa cité du sud de Paris où sa mère
l'éduquait les arbres passaient pour des ovnis («c'est
pas le
93 Seine-St-Denis, on avait la chance d'avoir la forêt tout
près»), mais bien parce que le courage lui manquait.
«Je
grimpais de parfois avec un copain. Mais lui, il allait tout en
haut et moi j'osais pas», lâche-t-il penaud. «Il
était facile cet
arbre en plus!»
Alors pour un temps, Olivier oublie les arbres. Se
concentre sur sa vie de citadin, joue au foot le dimanche, se
scotche devant le Top 50 et devient «consommateur»:
belles baskets, beaux joggings, belles marques. Envoyé
dans un collège «catho machin», Olivier, plus «fainéant»
que mauvais élève, s'applique surtout à faire
le «couillon», à
fumer ses premiers joints. Bac, trois mois de Sorbonne, ras
le bol. Il part pour Montpellier. La mer, le soleil, mais
«encore un milieu urbain». Il monte une association de
«réduction des risques liés à l'usage de
drogues en milieu
techno», puis s'intéresse à la lutte contre le
sida. Formations
d'aide-soignant, d'accrobranche, petits boulots, et le voilà,
après un détour par la Réunion, à Grenoble
avec Ingrid.
C'était il y a deux ans. Cette fois, il emménage à
la
campagne. Pas dans une grange délabrée mais dans une
petite maison «confortable». Oui, Olivier, l'accrobranché,
paie son loyer. «Je ne suis ni sdf ni squatteur.»
Du moins ne l'était-il pas jusqu'en octobre
dernier.
Jusqu'à l'épisode du flyer: «SOS PARC PAUL MISTRAL…
construction d'un stade de foot en pleine ville… abattage de
300 arbres exceptionnels et irremplaçables»: Ingrid et
Olivier lancent un «putain, ils sont trop cons!» sans
se
prendre la tête pour autant. Téléphone, c'est
Alexis, un pote
d'accrobranche. «Tu as entendu le truc autour du Parc
Mistral? Ma mère a rencontré le gars qui s'occupe de
l'association, j'ai rendez-vous avec lui. Ça te dit de venir?»
Mais le laïus du responsable de SOS Parc Mistral laisse
Olivier perplexe. Doit-il se lancer tête baissée dans
un
combat somme toute, et sans doute trop militant? «Ma
parano naturelle me disait "faut voir".» Et puis le
mot
«accrobranche» est lâché. Tilt: «Ah
oui, on pourrait
s'installer dans les arbres…» Olivier vient de dire oui.
Tout
comme Alexis et… Jean, un troisième luron qui «connaît
tout
des cordes». Il tombe bien: «Si on avait été
que deux, on
aurait peut-être pas eu les couilles d'y aller.»
Ils les ont eues, mais ça n'a pas suffi. Les
trois grimpeurs
redescendent de l'orme, «dégoûtés».
Alors qu'ils
s'apprêtent quitter le parc, Alexis repère un platane:
un gros
tronc, duquel partent cinq autres de bonne taille, «idéal
pour accrocher des hamacs, se balader…». Le lendemain
soir, le 2 novembre, c'est sous un ciel dégagé et des
feuillages d'automne, qu'Olivier, Jean et Alexis parviennent
au coeur de l'arbre. En trois heures, tout est installé,
hamacs, sacs, nourriture, palette. «On était presque
cachés
du monde extérieur, c'était magnifique!» Première
soirée,
première nuit à 20 mètres de hauteur, premiers
pétards:
l'occupation du Parc Mistral a commencé. Elle durera
jusqu'au 12 février. La couverture médiatique est
immédiate, télévisions, presse nationale. Olivier,
encore
halluciné: «Même au Sénégal ils ont
parlé de nous: "Des
blancs grimpent dans les arbres à Grenoble!"» A
un
journaliste qui leur demande si leur mouvement porte un
nom, Olivier répond: «Ben… Les éco-citoyens!»,
plutôt que
l'eco-warrior anglophone, plus orienté. «Pour moi, c'est
un
mouvement citoyen populaire.»
Avec Manu et Julie arrivés en renfort, ils
sont cinq
désormais. Règle d'or, quand on vit en «abrosenteur»,
s'entre aider. «Oui, là-haut, il y a une nécessité
de la
solidarité.» L'équilibre, le déplacement,
sur une corde, une
branche n'est pas évident sans l'aide d'un tiers. Alors on
s'inquiète de l'autre, on joue aux échecs, on fume,
on refait
le monde, on observe, on se tait. Parfois, à cause du froid,
le
besoin de se dégourdir les jambes ou parce qu'on en a
marre de pisser au balcon, on redescend un moment. Un
robinet au-dessous du platane, des toilettes un peu plus
loin. Si Olivier fait des pauses, «pour se ressourcer, voir
sa
copine, retourner au chaud», d'autres s'agripperont aux
branches quasiment 3 mois d'affilée.
Au pied du «Platane insoumis», dignes
vieilles dames,
punks piercés, handicapés en fauteuil roulant, gamins
colorés viennent s'agglutiner. Olivier en est encore
abasourdi: «Le soutien de ces gens, des grands-mères
qui
nous apportaient soupe, café, croissants, couvertures,
chaussettes, bâches, argent et qui nous disaient: "Vous
savez les jeunes, nous on peut pas grimper, mais si on
pouvait, on le ferait." C'est là qu'on s'est dit, il suffit
d'avoir
un tout petit peu de culot au départ... C'est une étincelle
qui
embrase.»
Voire davantage. Deux semaines plus tard, Mathieu,
Robin
des bois (un constructeur de cabanes), et des dizaines
d'autres venus de la France entière les rejoignent. Une
«grosse angoisse», la plupart sont des novices. «On
leur a
appris à grimper à la corde, à s'attacher. Finalement
ça s'est
super bien passé.» Une quinzaine de campements sont
installés: Tipi, Triangle, Canada, Four, Chine, Yourte, Tibet,
Cuisine, Orme, Radeau, Cabanes du Diwa, Petit palais,
Temple des guerriers… Les arbres du Parc Mistral grouillent
de monde. «Plus on était nombreux en haut, plus le sol
était
occupé. On avait beau se dire que notre place n'était
pas en
bas, on était aimanté par tout ce brassage de population…»
Et l'éco-citoyen de se souvenir d'une nuit à –7
degrés dans
l'orme, amadoué par Robin, avec vue sur le Vercors et la
Chartreuse. «C'était fabuleux. Tu sens que tu es à
côté de
quelque chose de vivant. J'étais heureux comme un gamin.»
Puis le permis de construire du stade a été
délivré, une
manif a été organisée. Alors qu'une première
rangée
d'arbres est menacée, une chaîne humaine se forme autour
des troncs. «Mais le bûcheron est arrivé avec sa
tronçonneuse, wrammm wrammm.» 15 platanes
s'écroulent. Et les supporters du projet d'applaudir à
leurs
«Bravoooos». Olivier: «Ça, en tant qu'homme,
ça m'a
choqué!»
Si les arbres tombent, Olivier et les autres tiennent
bon
jusqu'au 11 février. «On faisait une ronde à vélo
et on les a
vus arriver à six heures du matin. On a crié: "Tous
aux
arbres!" Mais ils nous ont enfermés à une vitesse
hallucinante. En bas, les autres se faisaient attraper par les
jambes, par les bras. Bagarres, gaz lacrymogènes. C'était
un
peu apocalyptique...» Le lendemain, les 38 derniers
résistants, dont Olivier, sont délogés. L'occupation
du Parc
Mistral est terminée. Les arbres? Tous abattus depuis, à
l'exception du ginkgo biloba et de l'orme, qui se trouvera à
«4-5 mètres du stade», autant dire «condamné».
«Les gens
ne se rendent pas compte qu'un arbre, ça fixe la pollution,
les poussières, ça renvoie de l'oxygène, ça
fait vivre les
écureuils, les oiseaux, ça apporte de l'ombre.»
Et Olivier,
indigné, de relater les mots lancés par une «élue
socialo»:
«L'ombre du stade sera tout aussi agréable que l'ombre
des
arbres!» «AAHHHHHH! Tu te rappelles Ingrid? On l'aurait
étripée, on a pété un plomb là.»
Ingrid: «Oui, je lui aurais
arraché les yeux.»
Olivier fait une pause. Comme si la sève qui
avait coulé
depuis sous les troncs l'avait rendu plus à vif encore.
Comme s'il réalisait, en la racontant, combien cette
aventure l'avait pris aux tripes. «Oui, ça a été
un
électrochoc.» Car depuis, depuis qu'il a vu ses copains
pleurer, Olivier a «besoin» de s'investir. Plus possible
de
«rester spectateur-consommateur-pantoufles». «Si
tu as pris
conscience un moment donné, tu ne peux pas rester
endormi.» Olivier ira donc squatter des arbres sur le tracé
de la future autoroute Grenoble-Marseille. A moins qu'il ne
se décide finalement à aller «vivre dans une cabane»
avec
Ingrid et leur tout nouveau-né: Ilan, arbre en hébreu.