Article du journal Saturne No.5 - 30 avril 2004
À LA COUR
Dialogue pour une revenante
Grantarin se souvient avec nostalgie de l'époque où il se disputait avec
Mama-Gauche, qui l'avait précédé au Ministère des Mal-Portants.
TEXTE: NICOLAS GRANDJEAN
Grantarin, regardant une broche en forme de soleil
Hélas! pauvre Mama! Je t'avais bien connue.
Tu étais un ministre à l'humour méconnu.
Aucune fantaisie, une verve introuvable:
Je t'ai eu sur le dos mille fois, véritable
Calvaire. A présent, chose horrible à penser,
Tu n'es plus au Conseil pour mieux me quereller.
Où sont donc tes slogans et tes airs redoutables
Qui jamais n'ont fait rire à l'entour de la table?
Je suis seul. Où sont tes sarcasmes…
Mama-Gauche, entrant dans la salle, vêtue en Alpetia armée
Je suis là!
Oui, j'incarne l'esprit de ces époques-là
Où nous palabrions, quand sans raison aucune
Que le devoir d'ennui nous nous cherchions rancune.
J'ai erré, Grantarin; car de jour et de nuit
J'ai jeûné dans l'enfer du silence.
Grantarin, à la fois effrayé et ravi
Oui, depuis
Quinze mois – c'est bien long! –, je n'avais plus personne
Qui me turlupinât, qui sans cesse ramone
Ma conscience et ma foi dans l'ordre libéral.
Quoi, quoi, quoi: vous venez m'embêter…
Mama-Gauche
C'est vital!
Mon petit doigt m'a dit que, pour purger les crimes
Sociaux ici commis, il fallait que j'imprime
Un tour nouveau à la tradition.
Grantarin
Tradition?
Mama-Gauche
Celle qui nous fait croire, à nous, anciens ministres,
Que notre vrai destin, c'est un bâillon sinistre.
Faux, faux et archifaux!
Grantarin
C'est commode, pourtant:
Le ministre qui fut s'endort avec son temps.
(Lyrique) Et Grantarin royal, mort et changé en glaise
Afin que ses tourments et ses remords s'apaisent,
Bouchera quelque trou pour arrêter le vent
Et rapiécer le mur où passait l'ouragan…
(Bourru) Et alors? Pourquoi donc être ainsi revenue?
Mama-Gauche
Parce que ta promesse est encor non tenue!
Grantarin
Laquelle?
Mama-Gauche, indignée
Ah, le toupet, le culot… l'AVS!
T'en souvient-il, canaille? Ou faut-il, brute épaisse,
Que je prenne à témoin et le peuple et l'Etat?
(Adoucie) Allons, cher Grantarin, ce discours, ce n'est pas
Le vôtre. Ecoutez-moi: vous avez – j'en ai peine –
L'oreille empoisonnée aux toxiques sirènes
Des néolibéraux. Vous les entendez trop,
Cache-Noisette, et puis, bien sûr, Flatte-Badaud…
Grantarin, pensif
Néolibéral? L'être ou ne pas l'être, oui, telle
Est vraiment la question…
Douxchevreau, entrouvrant la porte
Je dérange?
Grantarin
Oui! Car celle
Qui me parle entretient dans mon âme un tourment
Cruel.
Guêpeline, guignant par la porte avec Joliplume
Coucou, c'est nous! Socialiste maman,
Quel honneur!
Flatte-Badaud, même jeu
C'est l'hiver de notre déplaisir
Qui revient pour gâcher notre été. Ach, saisir
Cette vieille chouette…
Mama-Gauche
Allez au diable, tous!
Camarades, marchons: et le premier qui tousse,
Je le prends pour un traître et j'active ma lance!
Quant à vous, Grantarin, prenez votre balance
Humaniste.
Joliplume, refermant la porte
Ouh! Elle est de plus mauvaise humeur
Qu'aux temps où, au Conseil, de toutes les couleurs
Elle nous en fit voir!
Mama-Gauche, théâtrale
Retenez la leçon:
La vie n'est qu'une ombre, un bien pauvre histrion
Qui se pavane une heure et puis qu'on n'entend plus,
Pour celui qui oublie un serment non tenu!
(Elle sort.)
Grantarin, comme sortant d'une rêverie
Ce divertissement est fini. Par bonheur,
C'était un cauchemar. Enfin, tous ces acteurs
N'étaient que des esprits; ils ont fondu dans l'air,
Cortège insubstantiel. Je m'en vais prendre l'air.
Avec l'aimable participation, entre autres, de Macbeth, Coriolan, Richard
III et Hamlet.
Personnages
Douxchevreau, président du Conseil alpétien
Guêpeline, ministre aux Etranges Affaires
Joliplume, Avoyer des Carrosses, Tunnels et Aéroplanes
Cache-Noisette, Grand Ecureuil du Tiroir fédéral
Grantarin, ministre des Mal-Portants
Flatte-Badaud, Vizir de la Balance juridique
Patte-Lourde, Grand Connétable