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L'ENQUÊTE

Névrose tyrannique, ce n'est pas le pire des maux dont peut souffrir le
chien. De retour dans sa camionnette, Grégory Hays dresse le plus
sérieusement du monde le tableau freudo-canin des pathologies qu'il
soigne dans tout le canton – une bonne centaine de chiens sont
constamment en thérapie chez lui. Il déplorait l'esprit borné du monde
des dresseurs - «Limiter les rapports à: "Assis, debout, couché", c'est
mépriser la vie émotionnelle du chien. Aux Etats-Unis on lui reconnaît
un vrai profil psychologique. Alors qu'en Europe on ne sait plus qui il
est.» Franco-suisse de 33 ans, il est d'abord devenu maître-chien
avant d'étudier la psychologie empirique. C'est ensuite que l'idée lui
est venue: créer sa boîte de psychologue et de formateurcomportementaliste.
Après le premier mouvement de scepticisme, il
faut admettre que son postulat est troublant: Hays n'est pas un
charlatan, simplement il soigne davantage les gens que les chiens. S'il
en était un, il serait «un bon bâtard, bien rustique». Loin de l'image de
jeune bellâtre brun aux yeux chauds qu'il dégage. Un chien pas chien,
qui ne demande qu'à vivre sans se poser de question, bien dans son
pull en laine, mais qui a sa singularité: son métier. «Sa seule
excentricité», assure-t-il.
Il poursuit la route en dressant la liste des maux, commençant par
l'angoisse de substitution: un chien arrive dans une famille après un
clébard qui était aimé, adulé peut-être et peine à faire sa place. Les
photos de l'Autre sont partout, le nouveau est sans cesse comparé et
forcément en mal, il est déstabilisé: «Qui ne le serait pas?» Et puis, le
chien-enfant, comme on dirait une femme-enfant: il arrive le plus
souvent chez un couple de retraités qui refuse de laisser grandir son
chien-chien, qui le bêtifie, pour finir par l'atrophier comme on le ferait
d'un bonsaï. Il mentionne encore le chien de la dernière chance qui
arrive chez un couple qui veut encore croire à son avenir, le chien du
deuil que l'on transforme en éponge affective.
En conséquence, ces bêtes à problèmes vont développer toutes
sortes de déviances, de la coprophagie à la dominance, de
l'aboiement qui vous fâchera à vie avec votre entourage à l'attaque
brutale de la petite voisine. Fondamentalement le chien d'aujourd'hui
souffre surtout d'un problème qui en rappelle un autre: le manque
d'autorité des maîtres sur leur chien versus des parents face à leurs
enfants. «De manière générale, il y de plus en plus de chiens
dominants, les gens se laissent faire et parfois on ne sait plus qui est
le chien», commente-t-il dans alors que l'on roule en trombe pour le
second rendez-vous de la tournée, une villa cossue de Cologny. Profil:
chien-transfert. La séance est un entretien avec les maîtres que le psy
a déjà vu une bonne dizaine de fois. «Mais gardez Bobby dans la
pièce, c'est bon pour lui qu'il entende.» Le jeune turbulent vient se
vautrer sur le canapé de cuir vert précieux. Et c'est la crise générale
ou comment montrer à Monsieur le psy que l'on maîtrise Médor.
Madame crie, Monsieur hurle un ton au dessus. Démonstration du
malaise en direct.
Bobby est arrivé dans le couple de retraités après Pépette qui
réagissait au doigt et à l'oeil aux ordres de son maître. Le nouveau est
plus turbulent, mais surtout le maître a vieilli ce qu'il peine à
admettre. Cette séance devrait l'aider à l'accepter. Il a pris sa retraite
après avoir occupé un poste à hautes responsabilités - («Je voyageais
aux quatre coins du monde et mon chien savait qui était le papa») -
visiblement les employés aussi, comme sa femme. L'homme
n'accepte pas que son épouse réussisse à se faire obéir du petit
nouveau - «A un moment, il m'a dit, c'est Bobby ou moi. Franchement
j'étais désemparée, parce que même si j'adore mon mari ...j'aurais
bien gardé Bobby, pauvre gamin. Faut quand même comprendre que
ce psy a réglé notre problème de couple fraîchement retraité, c'est
pas tout facile d'avoir son mari brutalement toujours à la maison.» Les
deux sortent les albums de famille, Pépette dans le jardin, Pépette qui
court, Pépette à la laisse, Pépette et son nonosse. «Quand il est mort,
ma femme a porté le deuil deux jours, pas sûr qu'elle en fasse autant
quand ce sera mon tour.» Au fil de la conversation, sans en avoir l'air,
Hays les fait accoucher de leurs doutes, de leurs questionnements
existentiels, de leurs vertiges. Plus confident que psy canin. On
échange encore quelques considérations sur les beautés de Pépette -
«Faites attention à ne pas trop en parler devant Bobby, il a l'air solide
comme ça, mais il est probable que ça le destabilise...» Sur le pas de
porte le maître lâche: «Bobby c'est mon reflet, je n'ai plus la même
énergie, il en profite, c'est normal.» Jappement de joie du psy, on file
à l'autre bout du canton.

SUITE & FIN PAGE 3...