HISTOIRES
DE L'ART
Clotilde ou la vierge déflorée
Quand une jeune et belle actrice pose avec son rejeton devant
les photographes, elle rejoue la Vierge à l’enfant d’il y a 2000
ans. A quelques détails près.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Clotilde Courau est la nouvelle coqueluche de la presse people.
Elle est resplendissante et talentueuse, aussi l’aise sur les
planches du théâtre de George Bernard Shaw que dans les rues
sordides de «La Mentale», ce film noir de Manuel Boursinhac où
elle campe une gitane extirpant de sa petite culotte des rivières
de diamants volés. Elle fréquente les plateaux de télévision et
fait la une des magazines. Parce qu’elle est depuis peu la maman
d’une petite Vittoria. Et parce que depuis six mois, elle est
l’épouse du prince Emanuele Filiberto de Savoie. A 35 ans en
effet, Clotilde Courau est Princesse de Venise.
Avec son bébé dans les bras, elle a rempli les pages de
l’hebdomadaire «Elle». De belles photos qui nous touchent parce
qu’elles réveillent l’icône archétypale de la Vierge à l’enfant qui
sommeille dans chaque représentation d’une maternité. Comme
si la jet-set, Hollywood ou les cours princières, fatigués par la
vanité de leur quotidien lucratif, cherchaient dans cette
comparaison flatteuse à récupérer un peu d’innocence christique
et un peu de virginité mystique. Il y a près de 600 ans, le peintre
français Jean Fouquet avait, dans cet esprit, choisi Agnès Sorel,
favorite et maîtresse royale de Charles VII, pour incarner une
Vierge à l’enfant incomparablement gracieuse. Mais cette grâce
est spirituelle, mathématique, s’empresse d’ajouter le philosophe
Roger Garaudy, car Fouquet a complètement épuré la silhouette
de la jeune femme. Le buste est ramené à un cône parfait,
cependant qu’un autre cône esquisse le bas du corps et s’articule
avec le premier au moyen d’un anneau d’étoffe moelleuse à la
taille. Le sein nu est une sphère absolument pure, le modelé de
l’autre sein dessine lui aussi un cercle strict. La tête de l’enfant
est aussi ramenée à la sphère, comme son torse et ses bras au
cylindre. Quant au visage de la Madone, la partie haute est
sphérique, tandis que la partie inférieure s’inscrit dans un ovale
irréprochable. Les accidents de la joue ou du menton sont
supprimés pour sublimer la courbure du chef; la couleur de la
peau n’évoque pas la chair, mais bien plutôt la pierre des gisants
de cathédrale. Aucun détail dans la composition ne rappelle
d’ailleurs la réalité triviale et quotidienne, la Vierge de Fouquet
appartenant à un autre monde, celui des essences et des idées
pures que décrivait déjà Platon, où les formes ne sont pas belles
sous certaines conditions, mais «toujours belles en soi.»
Clotilde est aussi belle qu’Agnès, mais là s’arrête la comparaison.
La princesse de Venise ne s’élèvera pas d’un pouce dans l’éther,
mais gardera les pieds sur terre. Ses photographies sont en effet
si bien travaillées que nulle ne pourra ignorer qu’elle porte une
blouse en coton de soie rebrodée de dentelle et noeud en satin
signé«Chanel haute couture», tandis que bébé disparaît sous un
combi-pantalon avec petit manteau et doudou brodé signé
«Ovale», une ligne de vêtements que parraine Emanuele Filiberto
de Savoie…