Article du journal Saturne No.5 - 30 avril 2004
LE PORTRAIT
Pascale Tissot,
la victime oubliée
Elle buvait un verre dans un bar de Bali lorsque la bombe a
explosé. La jeune femme brûlée sur tout le corps n'a jamais reçu
un seul message, un seul franc des autorités.
TEXTE: FLORENCE PERRET
COLLABORATION: ARIANE DAYER
«Je rentre à l'hôtel ou je vais juste boire quelque chose? Allez, je
vais boire quelque chose!»
Le bar dans lequel elle entre peu après 22h30 ne lui est pas
inconnu. Pascale Tissot y est déjà venue il y a deux ans. Nous
sommes le 12 octobre 2002. La Suissesse est à Kuta, haut-lieu
des nightclubbers de l'île, et «assez partante pour faire la fête».
Surtout que depuis trois semaines qu'elle est à Bali après un long
périple en Asie, la Suissesse n'est pas sortie une seule fois. Elle a
acheté des habits «super blancs» histoire d'épater sa famille qui
arrive le surlendemain («Après l'attentat, pour être noire, j'étais
bien noire!», ironise-t-elle). Le Français avec qui elle a débuté la
soirée est rentré se coucher. C'est donc seule qu'elle s'engouffre
au fond de la salle, commande un verre et sort son «super
anglais» pour discuter avec un Australien. Vingt minutes passent.
Soudain, une détonation, puis une deuxième dix secondes plus
tard. Pascale est soulevée, «éjectée» par le souffle de
l'explosion. A «quatre pattes» sur le sol. Elle n'y voit plus rien.
Panique. On la piétine. Elle essaie de se relever, s'agrippe à la
première personne qu'elle sent, une jeune femme
vraisemblablement, la suit pas à pas («dans le bon sens,
autrement je ne serai pas là») et se retrouve dans la rue. «Un
carnage.» Trou noir. La fumée est dense. «Je ne voyais plus, je
n'entendais plus rien.» Un homme la tire sur le côté. Des gens
hurlent. Pascale crie au secours. En français. Une Brésilienne
accourt, l'aide à se relever, l'assied sur sa mobylette et roule à
plein gaz vers la permanence, à 15 minutes de là. La douleur?
Pascale ne la sent plus: «A un moment donné, je pense que c'est
trop profond. Maintenant, quand je me vois, je me dis mais
comment…?» Départ à l'hôpital militaire. Les brancards
s'alignent, «la boucherie». Elle demande un portable, appelle sa
tante, articule trois phrases qui l'étonnent encore aujourd'hui:
«Je vais mourir, je suis toute brûlée, appelle le CHUV!» Elle
réclame pour ses mains des bassines d'eau qu'on lui refuse,
engueule les infirmières, attend, s'énerve, attend encore. Dix
heures avant d'avoir un premier médicament. Répète «100 000
fois» la même chose: «Comment est mon visage?» Un Australien,
dans le brancard d'à-côté: «Ça va, ça va, t'inquiète pas».
Où l'on apprend que c'est un miracle
si Pascale est toujours en vie
Un an et demi plus tard, dans sa cuisine toute verdoyante,
Pascale Tissot, 31 ans, pointe ses mains vers elle-même, lance
un «merci quoi!» et éclate de rire. Un rire qui résonnera souvent
au cours de l'entretien. La jeune femme se souvient de chaque
seconde du cauchemar jusqu'à ce que la Rega la «shoote aux
médic'» à son départ de Bali de longues heures plus tard. Son
visage paraît détendu, son ton presque détaché. Comme
quelqu'un qui n'a ni l'envie ni l'intention d'analyser ce qui lui est
arrivé («J'ai de la haine mais je peux rien faire»). Comme
quelqu'un qui, malgré le poids des événements, veut assumer
(«J'ai un caractère qui m'aide bien aussi»). Quelqu'un surtout qui
à force d'encaisser les coups a appris à les recevoir («Quand il y
a quelque chose qui arrive, c'est sur moi que ça tombe. Je suis
un peu le Caliméro de la famille»). Pascale, très secrète pour ce
qui touche sa vie privée, se fend d'un nouveau rire. Le sol vibre:
sous la table, ses pieds ne cessent de s'agiter. Une trahison à
son calme apparent, au masque avenant qu'elle tient à offrir.
Oui, Pascale, qui aurait pu mourir comme 200 autres personnes,
est toujours jolie.
Un miracle. La femme au corps de sportive a été brûlée aux 2e et
3e degrés sur 60% de son corps, a perdu une oreille, a failli être
amputée de son bras droit, a subi dix opérations de greffes de
peau au cours des six mois passés au Centre des brûlés du
CHUV: «J'avais envie de mourir. Pendant des mois, je regardais
les aiguilles tourner». Intubée, Pascale ne pouvait pas parler: «Ils
m'avaient fait des cartons avec l'alphabet. Ils me disaient des
lettres et je clignais des yeux pour essayer de faire un mot, une
phrase». La patiente a subi des anesthésies générales tous les
deux jours pour les pansements; a fait des complications, des
rejets de greffes, une embolie pulmonaire puis une hémorragie
doublée d'une dénutrition qui ont fait craindre aux médecins le
pire. 40% de chance de survie.
Où l'on apprend que les autorités
n'ont jamais donné signe de vie
De ce drame-là, le Département fédéral des affaires étrangères
ignore tout. Et pour cause. Sauf un représentant du DFAE à
l'aérodrome militaire de Payerne le jour du rapatriement de
Pascale en octobre 2002, la famille n'a jamais eu de nouvelles. Ni
de la Confédération ni de l'Etat de Vaud. Rien, pas une ligne, pas
un téléphone, pas un mot. Et c'est cela que veut dénoncer
aujourd'hui la jeune femme, pour cela qu'elle accepte de parler.
«Le monsieur qui était à Payerne m'a juste donné les
coordonnées de la Lavi (aide aux victimes d'infractions) et depuis
on n'a plus eu affaire avec eux. C'est affolant!», lance Muriel
Junaedy. La cousine de Pascale a bien reçu un mail en octobre
2003 mais c'était pour l'informer qu'une cérémonie
commémorative aurait lieu à Bali («J'ai confirmé ma présence et
ils m'ont répondu que tout était aux frais de la famille si on
voulait s'y rendre»). Pascale Tissot, elle, n'a jamais reçu le
moindre signe et ne le comprend pas: «A la limite si on était des
centaines de personnes…». Mais non, sur les cinq victimes
suisses, seules deux femmes ont survécu: Pascale et une jeune
Fribourgeoise, «brûlée à 15%».
Alors, à la demande de son avocate qui réclamait 100 000 francs
par victime, c'est Pascale qui, emballée jusqu'aux doigts de pied
dans sa combinaison protectrice, a fait l'effort de se déplacer
avec sa mère à Berne. «Au bout de trois heures, je leur ai
demandé si j'allais être indemnisée. "Ah non, c'est pas nous,
c'est pas fédéral, c'est cantonal!"» Au canton? «Il n'y a rien eu,
non. Il n'y a pas d'autorités politiques qui se sont intéressées à
moi. Rien, rien, personne.»
Où l'on apprend que Pascale va devoir
rembourser l'argent versé
Pire encore. Non seulement la victime n'a reçu aucune
indemnisation des autorités suisses, mais en plus elle va devoir
encore rembourser les quelques sous reçus quand elle était
encore au CHUV. «A partir de la fin 2002, le service social m'a
versé 250 francs par mois plus l'assurance maladie de base.»
Muriel Junaedy: «On lui a dit que c'était un cas parce que c'était
la seule en Suisse à être victime d'un attentat, ce qui est faux.
Quant aux complémentaires: "Vous n'avez qu'à les annuler!",
nous a-t-on dit». Pascale va aussi devoir rendre les quelque 700
puis 1900 francs mensuels reçus entre avril et octobre 2003.
«Oui, je vais devoir les rembourser.» Tout? «Tout ce qu'ils m'ont
versé oui, y compris l'assurance maladie.»
Ces 15 000 francs, Pascale ne les a pas. En partie à la charge de
sa famille, la jeune femme souhaiterait pouvoir travailler, pour le
«moral» et «pour avoir un petit peu d'argent». Seulement, ne
serait-ce qu'en raison des soins auxquels elle est toujours
astreinte et le risque de voir ses plaies se rouvrir, elle ne peut
s'engager à 100%. Et puis, si elle le faisait, elle n'aurait plus droit
aux 2060 francs du RMR (revenu minimum de réinsertion) versés
depuis octobre 2003 et avec lesquels elle tente de vivre au
mieux. Alors, pour l'aider à rembourser une partie de cet argent,
des amis de ses parents ont décidé d'organiser un souper de
soutien le 1er mai à Gland. «Il y aura 140 personnes, c'est plein!»
Un élan qui «touche beaucoup» Pascale même si la jeune
femme, pudique, sait bien qu'elle ne va «pas être très à l'aise ce
jour-là».
Une mobilisation qui met au jour la démission des autorités.
Muriel Junaedy: «Je pensais qu'il existait une aide pour les
victimes d'attentats. Pas des millions de francs, mais de quoi leur
permettre de vivre indépendant sans avoir à quémander. Jusqu'à
aujourd'hui, je n'ai rien trouvé. Il faudrait une structure, un
"Monsieur Attentat" qu'on puisse contacter et qui nous dise:
"Voilà, il faut faire ça, il faut aller là." Quand on entend que
l'Espagne, après Madrid, a débloqué 1.4 million d'euros; qu'en
France, l'association SOS Attentats a un fond de garantie
subventionné par l'Etat… Mais ici, il n'y a rien, rien, rien.» «C'est
vrai, coupe Pascale, ils se renvoient tous la balle, personne ne
sait où s'adresser…»
Où l'on apprend qu'une 206
qui roule lui changerait la vie
En attendant d'avoir enfin un signe (qui sait?), Pascale réapprend
à vivre, à maîtriser ses peurs. «A l'hôpital, pour mes 30 ans, j'ai
dû faire un gâteau et mettre mes mains dans le four! Et l'an
dernier, des feux d'artifices m'ont fait peur», sourit-elle avant de
préciser: «Il a fallu ça mais maintenant c'est bon!» Si elle se
sent «comme avant mais avec une peau différente», si elle sait
qu'il va falloir «vivre avec sans se pourrir la vie», Pascale pense
aussi qu'elle «ne s'acceptera jamais». Elle s'est battue pour ne
pas rester cloîtrée chez elle («C'est à nous de nous prendre en
main») au point qu'aujourd'hui, c'est elle qui rend visite aux
grands brûlés. Devenue membre de l'association Flavie pour les
victimes de brûlures (www.flavie.ch), Pascale n'a pas pour autant
«envie de n'être que là-dedans. «Je suis brûlée oui, mais je fais
pas ma vie parce que j'ai été brûlée.»
«Bannie du soleil», Pascale est toujours partante pour les
voyages. Elle apprécie «beaucoup plus les choses». «Avant,
j'étais très possessive, très impulsive. J'ai encore mon caractère,
mais je vois la vie différemment. Avant, je me disais: "J'habite en
Suisse, j'ai un appartement, une voiture, tout ça est normal."
Tandis que maintenant, je dois me battre pour tout.» Pour ne
plus être dépendante de sa mère, pour avoir une voiture
notamment. Une Peugeot 206 en l'occurrence. Celle que Pascale,
«dans les vapes» au sortir de son coma artificiel, avait
singulièrement «commandée» à son beau-frère garagiste. Une
année plus tard, elle n'a pas pu s'offrir cette 206 «d'occasion qui
a la climatisation et 5 portes parce que s'il arrive un accident, je
veux que tout le monde puisse sortir».
Tout le monde? Des enfants à venir par exemple? «J'avais envie
d'avoir des enfants. Mais maintenant, je ne sais pas si je pourrais
les élever là-dedans parce que moi je dis… (Pascale prend le
temps d'une respiration) qu'on n'est pas à l'abri ici. Ici en
Suisse.»