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TÉMOIGNAGE

«J'ai été un tortionnaire»

Chacun peut-il torturer? C'est la question qui se pose
aujourd'hui devant l'actualité irakienne. Henri Pouillot avec
son passé algérien répond par l'affirmative.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD


Lentement, il baisse les yeux. Il regarde ses mains, celles
qui ont frappé et humilié. Celles qui n'ont rien fait lorsqu'il
aurait fallu empêcher la violence. Quarante ans après la
guerre d'Algérie, Henri Pouillot, grand, grisonnant, 66 ans,
cherche toujours à comprendre comment il a pu torturer
autant de personnes. Comment il a pu être le spectateur
muet et passif de milliers de scènes de supplice. Dans le
café parisien où il est assis, il semble indifférent au bruit qui
l'environne, à la nuit qui est tombée, aux voisins de table qui
ont changé cinq ou six fois depuis que l'entretien a débuté il
y a plusieurs heures. Il est calme, précis, l'émotion est
contenue. Tout juste sent-on dans le phrasé rapide, dans la
respiration courte, la preuve de ce qu'il répète si souvent:
reparler de «ça», dire «ce que j'ai fait» est «si pénible».
Où l'on apprend comment
l'on s'invente des ennemis
Pourtant, parler c'est la promesse de peut-être un jour
comprendre cette part de lui, obscure, terrible, affolante qui
l'a fait agir ainsi. C'est se donner aussi la possibilité d'utiliser
les atrocités commises pour en faire le signal d'alarme le
plus bruyant qui soit: «L'humanité n'est pas à l'abri de la
répétition.» Preuve en est le traitement infligé aux
prisonniers irakiens qui agitent ses souvenirs comme le
bâton la vase. Ces scènes qu'il juge «odieuses,
dégradantes» même si «je suis le plus mal placé pour
juger».
Juin 1961, Henri Pouillot a 23 ans lorsque l'armée française
l'expédie à Alger. Parce qu'il a étudié, parce qu'il sait
prendre des notes, il est incorporé à la Villa Susini. Le jeune
troufion, dixième de onze enfants, «fils de pauvres»
d'origine solognote, connaît bien son village mais mal le
monde. Il ignore donc que la Villa est le centre de torture de
l'armée française. Que sous prétexte de protéger la France,
on y a, entre autres, dissous des corps dans de l'acide.
«Nous avons fait exactement ce que l'on voit sur les photos
d'Irak. Les pratiques se reproduisent même si, quand il
s'agit de faire souffrir, l'esprit humain est terriblement
inventif. Les images ne font pas apparaître la durée - les
hommes que l'on a entassés nus, le sont sans doute depuis
des heures - ni l'odeur des gens qui transpirent, urinent et
défèquent de peur, ni les hurlements de douleur.»
Entre juin 1961 et mars 1962, Henri Pouillot compte «sur les
doigts d'une main» ceux qui seront interrogés sans violence
à la Villa. «S'il y avait beaucoup de monde en attente
d'interrogatoire, la clémence pouvait jouer. Par contre, s'il
n'y avait pas grand-chose à faire, pour ne pas perdre la
main, pour passer le temps, on prolongeait les séances. Le
90% était raflé lors de manifestations et ne détenait pas
d'information capitale. Nous le savions lorsque nous les
torturions.» Officiellement, la mission du jeune Pouillot
consiste à consigner les informations lâchées par les
suppliciés «mais rien ne vient, la torture, on le sait, n'a
jamais permis d'obtenir de bonnes informations». Il gère les
fichiers des torturés – environ 4000 à 5000. Pouillot ne voit
des cellules vides qu'à deux reprises, lors des visites
annoncées des délégués de la Croix-Rouge. «En trois jours
nous avions toujours le temps de faire le ménage à grand
jet.»
Certains jours, les bourreaux ne sont pas suffisamment
nombreux et Pouillot doit «donner un coup de main».
Concrètement? «On me demande de brancher l'électricité
pour envoyer des décharges ou d'attacher les membres au
début de la séance. Parfois aussi c'est moi qui donne les
coups.» Où commence la torture: avec l'humiliation verbale?
Avec le porc que l'on oblige de manger à un musulman? En
interdisant à un homme de fréquenter les toilettes et en le
forçant à ramasser ses excréments à main nue? En
interdisant à une femme de se laver durant ses
menstruations? En la violant? En violant sa fille sous ses
yeux? Ou en étant simplement spectateur? Toutes choses
pratiquées à la Villa. Silence. «La complicité est indivisible»
répond-t-il après un temps. «Lorsque j'ai regardé des
hommes souffrir sans rien faire, ce qui fut ma principale
occupation, j'étais déjà, je pense... un tortionnaire.»
A 23 ans, l'appelé Pouillot est un bourreau, il est passé de
ses champs de vaches de Sologne à la folie des hommes, de
sa douceur de jeune étudiant en ingénierie à l'électricité
qu'il branche pour faire souffrir, de sa gentillesse de beaufils
idéal à la cruauté. Il ne sait plus qui il est vraiment. Il se
dégoûte et pourtant il ne dit pas «non».
Où l'on apprend comment l'armée
fabrique les bourreaux
Comment expliquer cela? Quarante ans après, il a derrière
lui des nuits d'insomnie. «J'ai toujours cherché à comprendre
comment j'avais basculé. A quel moment s'était produit le
déclic infernal.» Il a déduit de ces heures sans fermer l'oeil
que la mécanique de fabrication du tortionnaire compte
plusieurs éléments de nature très diverse. Un aspect très
concret tout d'abord: l'isolement. «En Algérie, nous avions ni
famille, ni amis. Personne n'avait notre adresse et toutes
nos lettres étaient lues par l'armée.» De cette solitude
découle une conséquence: l'émulation de la «bande», la
peur d'être exclu (jugé ou attaqué) par les membres du seul
groupe auquel on appartient.
Ensuite, le rôle de l'armée. Le lavage de cerveau qu'elle
pratique. Pour ces soldats, tout indigène est suspect.
«D'ailleurs, cette désignation d'Algérien n'existait pas.
C'était "fell", "fellouze", "fellagha", "raton", "bougne",
"bougnoule"». Et puis il y a ces informations invérifiables sur
d'autres appelés qui auraient été torturés ou tués par des
«terroristes». Après ces annonces, «l'ardeur à la torture
était assurée, sans même avoir besoin de forcer». Il y a
aussi la peur que les hauts gradés distillent: menace
d'écoper de 2 ou 3 mois supplémentaires à la Villa si l'on
rechigne à la tâche ou d'être exécuté sommairement.
«Comme on était dans un service spécial dont tout le monde
ignorait l'existence, on pouvait très bien être liquidé avec
une explication bidon envoyée aux parents.» Le jeune
Pouillot est terrifié, d'autant que ses supérieurs ne le
trouvent pas suffisamment zélé. On lui reproche «des coups
trop mous» pendant les séances à tel point qu'il est
soupçonné de complicité. «Je sais, ce n'est pas glorieux, je
voulais vivre, j'avais peur de souffrir.»
Enfin, moins avouable encore, aux racines de la torture, il y
a le plaisir qu'en tirent les hommes qui la pratiquent. Henri
Pouillot décrit la frustration sexuelle, la jouissance de
certains de ses compagnons pris aux viols, aux supplices ou
même aux meurtres. Plaisir agrémenté par «la soif
revancharde de soldats trop souvent vaincus». Et puis, il y a
l'horreur que l'on voit dans le regard de celui que l'on
violente, ce miroir qui vous renvoie l'image abjecte de ce
que vous êtes et qui vous conduit à frapper plus fort.
Peur de la souffrance, peur de mourir, peur d'être rejeté par
le groupe, qu'est-ce qui dans les moteurs de la torture
rapportés par Henri Pouillot permet d'affirmer que dans une
situation extrême, on ne céderait pas aux mêmes pulsions?
Est-ce à dire qu'en tout homme (ou femme) sommeille un
bourreau? Pouillot lui croit en tous les cas qu'«il y a
certaines prédispositions de caractère. Depuis quarante ans,
je me répète que je n'ai pas trouvé de solution pour
échapper à l'horreur alors que d'autres en ont été capables.
Durant la résistance, certains ont fait des choses
extraordinaires.» Mais combien le font? Les héros sont
rarissimes.
Pouillot a décidé donc de s'attaquer, non pas à l'homme, qui
est ce qu'il est «et que l'on ne changera pas» mais aux
conditions qui peuvent le mener à devenir un tortionnaire.
Ce terreau fertile à l'horreur qu'est la guerre. Cette guerre
dont aujourd'hui, au risque de choquer, il se dit la victime:
«Victime je le suis bel et bien, ma vie est depuis quarante
ans hantée par ce que l'armée m'a poussé à vivre. Je suis
victime de l'armée au même titre que ceux qui ont été
réellement torturés.» Comme ceux qui ont souffert dans leur
chair? Vraiment? Un tortionnaire a-t-il le droit de se voir
ainsi? Pouillot persiste et signe: «Je sais que ce que je dis
peut choquer mais avoir été condamné à faire exister ce
qu'il y a de pire en soi est un calvaire.»
Où l'on apprend que Pouillot
a le goût de la résistance
Tout ce qu'il a tu durant quarante ans, même à sa femme,
même à ses filles, il le crie désormais. Tournées dans les
lycées, lettres à Jean-Pierre Raffarin et à Jacques Chirac pour
les forcer à reconnaître les erreurs du passé, procès contre
l'ex-chef de l'Etat-major français Maurice Schmitt qui
affirmait récemment qu'«il sera peut-être indispensable de
se salir encore les mains» (un est déjà gagné et les deux
suivants se dérouleront cette fin de mois).
Le déclic? Le visionnement, début 2001, d'un film du
réalisateur suisse André Gazut sur la torture. Quand les
lumières se rallument, Henri Pouillot est au fond d'une salle
emplie de victimes de la torture, il se lève et s'entend dire:
«Je fus de ceux-là, des tortionnaires et tout est vrai.» Il
aurait pu vieillir bien tranquillement et mourir avec son
secret. Il est aujourd'hui le seul en France à dénoncer aussi
ouvertement la monstruosité gratuite de ses actes au point
d'en avoir fait un livre. Une manière de se racheter? «Je
serai toujours coresponsable et coupable.» Il lâche ces mots
comme quelqu'un qui a de longue date fait le deuil du grand
homme qu'à ses yeux, il ne sera jamais. Il n'a pas renoncé
en revanche à «ériger un rempart contre le renouvellement
de telles horreurs». Henri Pouillot ou le courage avec
quarante ans de retard.