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LA UNE

«Mon garde du corps a été mon conseiller. Il m’a aidée à vivre
pendant tout ce temps. Il a été ma mère, ma soeur... Il anticipait
tout. Il m’apportait du chocolat noir et du thé aux fruits.»

Micheline Spoerri

G8: Les confessions du garde-du-corps
de Micheline Spoerri

Il a été son garde du corps pendant dix jours l'an
dernier, durant le G8. Jean-Daniel Roduit, inspecteur de
police, brosse un portrait admiratif de Micheline Spoerri
et raconte la politique, côté coulisses.

TEXTE: BÉATRICE GUELPA


«J’ai été convoqué un matin par le chef de la police qui
m’a dit: "Il faut aller avec Madame Spoerri, il faut vivre
avec elle pendant dix jours." Il cherchait quelqu’un pour
assurer sa sécurité, quelqu’un qui connaisse bien les
rouages de la maison.» Ce quelqu’un, ce fut lui, Jean-
Daniel Roduit, chef d’antenne de la police judiciaire à
l’aéroport depuis un an et demi. Lui, le grand, le blond,
le Valaisan de 49 ans, entré dans la police vingt ans plus
tôt.
Durant dix jours, l’inspecteur s’est transformé en garde
du corps de la conseillère d’Etat chargée de la justice et
police. Il a été sa «mère», sa «soeur», selon les mots de
la politicienne. L’homme qui a tout vécu avec elle. Et
s’est laissé séduire.
Attablé dans un bureau de l’Hôtel de police onze mois
plus tard, Jean-Daniel Roduit raconte son aventure
comme il parlerait d’un fait d’arme au service militaire. Il
n’a pas le langage formaté police, alors parfois, il
cherche ses mots, s’exprime comme au coin d’un zinc et
pour un peu, ferait oublier le décor et l’absence de café.
Il fume cigarette sur cigarette. Pas par nervosité,
simplement avec le souci de brosser le plus justement
possible le portrait d’une femme qu’il a appris à admirer
et qu’il revoit maintenant de temps en temps. «Mais on
communique surtout par SMS. Elle adore les SMS»,
confie le policier.
Son histoire raconte l’envers du décor. La politique vue
côté coulisses. Elle dit le fiasco du G8, la confusion d’un
gouvernement dépassé, plongé malgré lui dans un
événement d’envergure mondiale: 45 chefs d’Etat,
13'000 participants, des centaines d’ONG et de
délégations officielles, des dizaines de milliers de
manifestants. Elle raconte surtout la solitude d’une
femme, conseillère d’Etat, à ses yeux lâchée par tous.
Qui finira par être attaquée au point qu'une pétition se
déclenche en sa faveur.
«Micheline Spoerri, je ne la connaissais que de vue»,
commence l’inspecteur. «J’ai été la chercher chez elle,
dans une Mercedes de la Confédération. Toutes les
voitures blindées du canton étaient prises par les
personnalités qui assistaient au G8 à Evian.» Durant ces
premières minutes, Jean-Daniel Roduit jauge la
politicienne un oeil dans son rétroviseur. Sceptique.
Proche de Claude Haegi, il a le souvenir que c’est sa
future protégée qui a mené la vie dure à son ami, à
l’époque où elle était présidente du Parti libéral
genevois. «Elle était assise à l’arrière de la voiture, elle
préparait son discours pour les policiers confédérés et
les 1000 Allemands qu’elle devait accueillir à l’aéroport.
Elle m’a demandé conseil pour son speech, comme si
elle me connaissait depuis longtemps. Après ça, on ne
s’est plus quittés. Même pas la nuit.» Jean-Daniel Roduit
sourit, content de sa boutade. Mais il n’est pas du genre
à cultiver longtemps l’ambiguïté, alors il s’empresse de
préciser: «Durant le G8, il était prévu que les conseillers
d’Etat ne dorment pas chez eux mais à l’hôtel, pour des
raisons de sécurité. Tout le monde avait peur. Il pouvait
se passer n’importe quoi», dit-il en décrivant, comme s'il
les voyait encore, des hordes de manifestants
imaginaires hurlant sous les fenêtres privées des
autorités. «On a pris deux chambres à l’Hôtel de la
Vendée. Mais c’est tout elle qui a payé», ajoute
immédiatement l’inspecteur qui tient à désamorcer les
critiques.
Dès le 31 mai, Jean-Daniel Roduit, qui a pris son service
deux jours plus tôt, réalise que les prochains temps
risquent d'être chauds. Il mange dans un restaurant de
la ville avec la conseillère d’Etat, quand son portable se
met à sonner. «Il était 23 heures 03», se souvient le
policier. «On lui a dit: "Ça pète en ville!" On est tout de
suite allés au poste de commandement de la police. On
suivait tout sur les écrans. A 3 heures du matin, on est
allés faire le constat dans les rues Basses. On a croisé
Ferrazino, Beer, et Pierre Muller.» Jean-Daniel Roduit
ose un silence. On imagine la scène de ces politiciens
hagards et impuissants, les pieds dans les bris de verre
des vitrines et les décombres des magasins incendiés,
puis il coupe court en insistant: «On passait toutes nos
nuits au poste de commandement de la police. Ceux qui
disent qu’elle était dans une tour dorée ont tout faux.
Elle écoutait, elle se battait contre les politiques pour
obtenir plus de monde. Elle voulait être au coeur de
l’événement.» L’inspecteur se tait encore une seconde,
pèse le pour et le contre, puis se laisse emporter par
l’envie de raconter: «Les Allemands étaient
déboussolés, ils attendaient une réaction des
politiques… qui avaient la trouille. Ils étaient réticents à
ce que les Allemands interviennent en ville. Les
Allemands, ils sont spécialisés, c’est toutes les semaines
qu’ils font ça et ils sont plutôt réputés pour avoir des
méthodes musclées. Bref, ils étaient à l’aéroport ce soirlà.
Pour ça, là-haut, c'était très bien protégé. C’était Fort
Knox! J’avais jamais vu ça.»
L’inspecteur baisse la tête. Dans son regard, on perçoit
les souvenirs qui défilent. Toutes ces images vécues
comme un cauchemar. Les altermondialistes, dans sa
bouche, ressemblent à une drôle de race qu’il ne
comprend pas. Alors le policier mélange tout. Dit qu’il
regrette «l’époque où l’on fichait les extrémistes»,
marmonne qu’il y a «trop de laisser-aller», avant de
conclure dans un grand élan:«On peut être d’accord ou
pas avec le système mais il faut vivre avec, il faut
composer. C’est lamentable que des gens viennent tout
casser à Genève. C’est quand même une terre d’accueil,
Genève. Une ville internationale!»
Ce dont se souvient surtout Jean-Daniel Roduit? «Je vais
vous dire, ils l’ont laissée dans son jus! Voilà ce qu’ils
ont fait.» Une honte, inadmissible. L’inspecteur n’a pas
assez de synonymes pour parler du dimanche 1er juin.
Ce jour-là, 500 manifestants bloquent le pont du Mont-
Blanc. Ils réclament la libération de leurs camarades
interpellés la veille. Micheline Spoerri veut faire évacuer
le pont, fouiller la foule. D’autres politiciens sont d’avis
de négocier. Ordres, contre-ordres: la situation s’enlise,
les policiers trépignent. «Elle a essayé d’appeler tout le
monde, mais personne ne répondait», Jean-Daniel
Roduit en a encore des spasmes d’énervement.
«Heureusement qu’on a eu l’aide de Bernard Ziegler! Un
tout grand monsieur, Bernard Ziegler (conseiller d’Etat
socialiste chargé de la police pendant deux mandats,
ndlr). Elle lui avait demandé de l’assister comme
conseiller, on était souvent les trois. Ça peut paraître
anachronique, elle est de droite, lui de gauche, mais
dans les cas de force majeure, il ne devrait plus y avoir
ces clivages! Quand il a vu qu’elle était lâchée à ce
point, il lui a dit: "C’est vous le chef, allez-y, c’est à vous
de décider."» Le policier peste encore un peu sur
l’absence de collégialité, sur cette politique genevoise
qui ressemble à un «grand cirque». Allume une cigarette
et s’attaque à Berne. Parce qu’à la capitale, selon lui, les
officiels ne se sont pas plus distingués. Pas un appel du
Conseil fédéral, lance-t-il. «Et ça, c’est pas normal! Un
type comme Delamuraz, il serait venu pour la soutenir. Il
aurait pris l’hélico, il aurait dit: "On a le G8, on est dans
la merde, allez les gars, on y va!" Non, à Berne, ils ont
été lamentables. Y en a pas un qui est venu pour voir
comment ça se passait.»
Alors, durant ces dix jours, Jean-Daniel Roduit, promu
chevalier servant, fait tout. Y compris penser aux encas.
«Je lui amenais du chocolat noir, elle adore le
chocolat noir... Et puis de la Coramine, aussi.» Il se
souvient quasiment du nombre de cigarettes que
Micheline Spoerri fumait. Décrit les petites nuits, répète
sans cesse combien elle était seule. Hormis les coups de
fil de «ses copines féministes qui lui disaient: tiens le
coup, on est avec toi!» «Même si elle est libérale, elle a
des amis dans tous les milieux.» Il se souvient de tout.
Parce qu’il a tout partagé. Même la séance chez le
coiffeur.
Jean-Daniel Roduit dit tout de go qu’il n’a pas eu peur
pendant le G8, «même si tout pouvait arriver, elle était
une cible». Sauf une fois, peut-être. «Un soir elle m’a dit,
on va aller voir à l’Usine. On est arrivés là-bas, il y avait
plein de gaz lacrymo... je lui ai dit: "Mettez la ceinture,
on se casse d’ici!" Là, elle a eu un petit peu peur.» Et
encore cette autre fois, le mardi soir, lorsque la
conseillère d’Etat devait être interviewée au TJ. «C’était
juste avant que l’Usine soit investie, ça pétait dans le
quartier, on a fait un détour. Mais il y avait des
manifestants devant l’entrée de la télé alors j’ai pris
l’entrée des artistes.»
Mais ce qui a le plus choqué le policier, ce soir-là, ce
sont les questions de Darius Rochebin. «Il lui a dit:"Vous
qui êtes laborantine, comment pouvez-vous tenir ce
département?"» L’inspecteur s’étrangle presque. «Vous
savez ce qu’elle a comme diplôme? Un doctorat en
biochimie! Elle a mis au point un programme pour la
ménopause... elle s’est faite elle-même! Le coup de la
laborantine, elle a même pas relevé, elle a vraiment de
la classe...»
Conquis, Jean-Daniel Roduit. Fidèle à la politicienne, à la
vie à la mort. Parce que vivre un événement aussi
exceptionnel dans la vie de la République, ça tisse des
liens, évidemment. «Un soir je lui ai dit, allez, on va se
détendre un peu. On est montés sur le toit de l’Hôtel de
police, on a bu un whisky, on s’est racontés nos vies et
on a discuté de trucs sans importance.» De ces détails
que l’on évoque au cours des premières rencontres,
pour combler la gêne d’une intimité naissante et parce
qu’il faut bien trouver des choses légères à partager.
Alors cette nuit-là, sur le toit de l’Hôtel de police,
Micheline Spoerri et son garde du corps se découvrent
tout deux Capricorne. Du 10 et du 11 janvier. Et un
amour commun pour l’Algérie. «Elle m’a dit qu’elle était
pied-noir. Je lui ai dit c’est drôle, mes meilleurs amis
sont pieds-noirs...»
Mais ce qui plaît par-dessus tout au Valaisan, c’est le
côté «bonne vivante» de la conseillère d’Etat. Du genre
à recommander une bouteille même après la fin du
repas. Son caractère de «battante». «Elle n'a jamais
lâché, jusqu’au bout, elle s'est battue comme une
lionne», dit-il pour être sûr que le message est passé. Il
reprend de lui-même: «On lui en a voulu, mais tout ça,
c’est politique. Elle a été critiquée, oui mais par qui? Moi
je pense qu’elle est sortie grandie de ce G8! Elle a très
bien géré ça. Y a pas eu de morts, pas de blessés
graves, que de la casse.» Jean-Daniel Roduit déroule
une fois de plus les événements dans sa tête, puis
reprend sur sa lancée, admiratif: «C’est la première
femme cheffe du département et c’est pas facile! C’est
un domaine qu’elle ne connaissait pas du tout. Elle s’est
mise à l’écoute, elle est disponible. Elle est proche de la
base. Pour diriger un département comme le nôtre, je
m’excuse, mais c’est la seule qui en a!»