| L'ÉDITORIAL Petite bière ARIANE DAYER |
| Voilà qu'il devrait démissionner. Illico. Pour avoir dit qu'il lui arrivait de boire, le président du Conseil d'Etat genevois, Robert Cramer, est prié, par certains citoyens, de se retirer. Depuis les déclarations du Vert dans le précédent numéro de Saturne, le canton entier est sous Alka-Selzer. Le camp des outrés fustige celui des rigolards, qui exaspère celui des «bien-au-dessus-de-tout-ça» (mais qui ont quand même tout lu). La rumeur, bien sûr, tout le monde la connaissait. Mais on la préférait rampante. Se gausser du «Vert à pied» jusqu'au bout de la nuit, certes, mais entre soi. Si les politiciens se mettent à assumer ce pourquoi on rit d'eux, quel refuge nous reste-t-il, où va le monde, que fait la police? Hypocrisie de petite république. Paradoxe aussi d'une époque qui se roule dans les témoignages télévisuels les plus insignifiants, les aveux de brosse à dents, mais rejette ceux qui mettent mal à l'aise. Comment la consommation d'un élu qui ne conduit pas peutelle créer un tel tollé? Pourquoi appeler au retrait, plutôt que se féliciter d'aborder enfin l'une des réalités quotidiennes des politiciens? Peut-être parce que, de plus en plus souvent, l'électeur se prend pour un policier. Un flic perdu et éperdu. Empêtré dans l'incohérence, tiraillé entre l'hygiénisme et l'outrance. Préférant la norme, les règles et les sanctions plutôt que la charge de se déterminer tout seul. Une propension inquiétante à renoncer à la liberté personnelle pour ne plus avoir à décider, espérant que les vies des autres soient aussi sombres. Sans doute, le témoignage de Robert Cramer a-t-il moins agacé pour l'aveu de l'alcool que pour le bonheur de le boire. Au bar des frustrés liberticides, il n'y a que le plaisir qui choque. Le reste, c'est de la petite bière. |