HISTOIRES DE L'ART

Viera, le foot à mort

La France part à l'assaut d'un nouveau titre européen avec un
danger public dans ses rangs. Ames sensibles s'abstenir.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

C'était un match de football amical, juste avant l'Euro 2004 qui
débute ces jours-ci au Portugal. Pour la France de l'entraîneur
Jacques Santini, championne d'Europe en titre, l'adversaire était
risible. La principauté d'Andorre n'offre qu'un palmarès de
défaites, cependant que les filets de ses buts, ouverts aux quatre
vents, réservent à l'adversaire les mêmes largesses que les
magasins détaxés qui pullulent à sa frontière pyrénéenne.
D'ailleurs Andorre n'a pas fait le poids, s'inclinant 4-0. A la
cinquième minute de jeu, l'on vit l'attaquant andorran Ruiz
Gonzalez sortir du terrain sur une civière. Il venait de goûter aux
sabots du Français Patrick Viera, le «Gunner» d'Arsenal au tacle
assassin qui distille ses coups de pied, de boule ou de crampons
sur les pelouses anglaises et défraie la chronique britannique,
maintenant que le Français vient d'obtenir, après une énième
expulsion, le titre peu envié de joueur d'Outre-Manche le plus
sanctionné de l'histoire.
Après sa charge inqualifiable sur Ruiz, Viera ne fut pas même
averti. Il aurait dû être expulsé, puis exclu de l'équipe de France
par ses pairs. Mais Santini n'est pas Brutus… Souvenez-vous. En
l'an 509 av. J.-C., Lucius Junius Brutus est nommé consul au sein
d'une république qui vient juste d'être proclamée. Le roi Tarquin,
qui a été bouté hors de Rome par le peuple, envoie une
délégation de plénipotentiaires chargés de réclamer la restitution
des biens royaux. Pendant que le sénat délibère, les émissaires
fomentent un coup d'état, mais ils sont dénoncés à temps par un
esclave. Pour le plus grand malheur de Brutus, ses deux fils, Titus
et Tibérius font partie de la sédition. N'écoutant que son devoir,
mais le coeur brisé, le patriarche fait alors exécuter ses enfants.
«On n'avait d'yeux, écrit Tite-Live, que pour le père, son visage,
sa physionomie où perçait l'amour paternel au milieu de sa
charge de justicier.»
Peintre des drames humains par excellence, Jacques Louis David
a représenté le moment où les licteurs apportent la dépouille des
jeunes gens dans la demeure familiale. Tout n'est ici que
l'expression d'un conflit d'intérêts qui ravage les protagonistes. A
gauche, Brutus assis, tout seul, dans l'ombre, aussi rigide et
inflexible que la loi, une effigie de la louve romaine à ses pieds,
symbole de fidélité indéfectible à la république; à droite, sa
femme, debout, avec ses filles, en pleine lumière, tout en
rondeur, dans un désordre de tissus et de visages chiffonnés par
les larmes, son ouvrage posé sur la table, symbole de vie
intérieure désormais brisée, ce que confirme la paire de ciseaux
plantée dans la pelote de laine. La mort dans l'âme, Brutus a
cependant tranché et choisi l'honneur. Les Français, qui n'ont pas
oublié l'attentat perpétré en 1982 par le gardien de but allemand
contre Battiston, lors de la mémorable demi-finale de coupe du
monde à Séville, feraient bien d'admettre qu'ils alignent un
parangon du sinistre Schumacher dans leur équipe. Mais Santini
n'est pas Brutus…