Il y a deux mille ans, je collais dix préceptes sur un caillou et
personne ne discutait. Mille ans plus tard, j’ai vu d’un bon oeil de
ne pas mettre toutes les richesses dans le même panier. Qu’une
partie de mes fidèles ne dépense rien, considère que le bonheur
se vole puisqu’il ne coûte rien n’était pas pour me déplaire. Je me
suis accommodé de leurs visions des places de chacun de mes
protagonistes. En pragmatique, je me suis dit que de moins fêter
la mère de Jésus ferait tout cela de moins de jours de congé et
tout cela de travail en plus, pour ma plus grande gloire. Ces
réformes n’ont pas passé sans quelques grincements de dents et
massacres divers, mais il n’y a pas de révolution sans que qui
que ce soit reste sur le bord de la route. De toute manière, je ne
pouvais pas continuer ainsi, les recettes étaient inférieures aux
dépenses et les vocations avaient tendance à me coûter de plus
en plus cher. Les fastes du Vatican et les croisades vidaient mes
coffres aussi sûrement qu’une canicule assèche un petit vieux. Le
défaut du faste est qu’il faut toujours en faire plus. Plus grand,
plus beau, plus cher et personne pour payer. J’aimerais bien
savoir qui aurait les moyens de se payer la place Centrale de
Rome ou de Florence et de refaire Notre-Dame en plein Paris. A
coût équivalent, je peux me payer quelques kilomètres dans le
désert et faire travailler trois ou quatre émigrés au noir.
Depuis que mes brebis ont pris conscience de leurs acquis et
qu’elles ne veulent rien lâcher, je n'ai aucune chance de revenir à
l’époque bénie où l'aîné reprenait les affaires de familles, le
second entrait dans les ordres et le troisième se faisait soldat.
Une petite guerre religieuse sur les quatre points cardinaux tous
les vingt ans et les affaires ronronnaient. Mais la nature humaine
est mesquine et dès qu’on lui donne un acquis, elle s’y accroche
comme une tique sur un clébard. Et ce n’est pas dans ses
habitudes d’en perdre un pour en accepter un autre. Il suffirait de
faire tourner les avantages sociaux et de ne pas les cumuler pour
que tout soit équilibré. L’accumulation mène inévitablement à la
chute, car il est impossible d’entasser les choses les unes sur les
autres sans que la base ne prenne de l’épaisseur. Donc,
inéluctablement, plus il y aura de gens qui tendront à aller vers le
haut, plus il faudra de gens au-dessous pour les soutenir. Comme
ceux d’en-bas ne supportent plus les odeurs de pieds et ceux
d’en-haut les odeurs d’aisselles, tout le monde s’accroche à ce
qu’il croit posséder. Il suffirait que l’humain lise un peu et
regarde derrière lui pour savoir que même ce qui a été réalisé
pour moi doit être restauré régulièrement. Alors quant à garder
en l’état le peu qu’il a…
J’ai eu beau ne pas introduire la retraite, l’assurance-chômage, le
salaire des femmes, on va me reprocher ne pas avoir émis des
actions dans les années quatre-vingt-dix ou de ne pas avoir offert
des stock-options à mes employés.
Maintenant je me retrouve à dégraisser le petit personnel pour
sauver les meubles et les quelques pierres qu’il me reste pour
éviter la banqueroute.
Onze licenciements et je me console en sachant que je n’aurai
pas droit aux défilés et diverses manifestations devant mon siège
social avec menace de devoir verser des compensations
astronomiques. On ne perd pas tout le temps sur tous les fronts.
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