L'ÉDITORIAL

Pour l'amour
d'Elisabeth

ARIANE DAYER

C'est chouette, Babette, comme prénom. Quand on l'a choisi.
Celle-ci s'appelle en fait Elisabeth. Pour un coup de fil, pour rien,
Elisabeth Deiss, femme du président de la Confédération, n'est
plus appelée que Babette. Diminutif: pour diminuer. Les médias
lui reprochent d'avoir «perdu ses nerfs», appelant la rédaction de
La Liberté après un article qui égratignait son mari. Une
«sottise» ose-t-on commenter. Comme pour faire écho à la
publicité pour la crème qui avait fait tant rire: «Babette, on la lie
on la fouette.»
Un coup de fil et voilà que la nation est transportée dans la
cuisine des Deiss. Que s'est-il passé, que se sont-ils dit? A-t-elle
pris, seule, la décision d'appeler? Qu'avaient-ils mangé au petit
déjeuner? Pourquoi a-t-elle craqué pour un article anodin alors
que son mari est copieusement azoré toute l'année? Est-elle
exaspérée par le livre de Ruth Metzler? Surtout, aime-t-elle son
homme pour aller jusque-là! Délire sur l'intimité d'un couple,
parce qu'on n'a rien d'autre à se mettre sous la dent.
En Suisse, les femmes de conseillers fédéraux ont le droit d'être
des pots de fleurs. C'est tout. La Chancellerie, assise sur la
tradition, ne les laisse pas parler. Et c'est cela qu'il faut changer.
Donner le droit aux épouses de dire, de penser, leur permettre
l'accès à l'individualité. Casser ce système hypocrite qui fait
semblant de refuser la personnalisation en mettant les
compagnes sur les photos, jamais dans les interviews.
Les éthiques sont sauves, la nation n'est pas en danger parce
que Elisabeth Deiss a décroché son téléphone. Des cortèges
d'épouses meurtries l'ont fait avant elle, qui se reconnaîtront
dans son geste. Toutes, elles témoignent de vies difficiles, de
compromis, de sacrifices, à l'ombre d'un homme qui court. On
les force à se taire pour les dire «sottes», on les décrédibilise
quand elles aiment. Ne laissons pas cette anecdote conduire à
les museler davantage. Et si elles avaient quelque chose à dire?