LA UNE

G8: «C’est moi qui étais au bout
de la corde coupée»

Qui est l'homme tombé de 20 mètres pendant les manifestations
du G8? Saturne l'a retrouvé.

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

 Un instant de folie. La corde qui retient un grimpeur militant vient
d’être coupée. Comme ça, d’un coup de couteau. Martin Shaw tombe,
aspiré par le vide. Un pantin désarticulé s’écrase dans le lit de la
rivière. Une chute de vingt mètres comme une course qui finit dans le
mur. Un filet d’eau froide recouvre les pierres sur lesquelles le corps
vient se fracasser. Craquement des os qui se fracturent. Le pied, le
dos, le pelvis, les côtes. Au-dessus, un bout de corde qui s’évanouit
dans les airs. Flottante, ondulante.
Sur le pont autoroutier direction Lausanne, ce dimanche matin de juin
2003, dans la même fraction de seconde, les militants retiennent in
extremis l’autre bout de la corde qui vient d’être coupée. Un réflexe
incroyable qui sauve la vie de Gesine, elle aussi suspendue. Un homme
en bleu, le couteau déjà rangé dans la poche, se penche par-dessus la
barrière du pont. Une cinquantaine de mètres au dessus du corps
cassé de Martin Shaw. Blême, il relève lentement la tête. Autour de lui,
agitation et panique des militants. Tout s’est passé tellement vite. Les
pleurs mêlés aux cris: «Vous venez de tuer quelqu’un, putain! Vous
venez de tuer quelqu’un!» L’homme en bleu répète inlassablement «je
ne comprends rien». Il a l’accent suisse allemand et un «polizei» blanc
imprimé dans le dos. Il articule chaque syllabe comme pour arrêter le
temps «je – ne – com – prends - rien».
Tout avait pourtant commencé comme prévu. Peu de circulation sur
l’A9. Cent mètres après la sortie d’Aubonne, une quinzaine de
personnes venaient de déballer pancartes et matériel de grimpe. Une
banderole stoppait les voitures: «Arrêtez ici où vous tuez deux
personnes.» Plus loin, une corde décorée de foulards rouges s’étirait à
travers la chaussée et se prolongeait de chaque côté du pont.
Suspendus aux extrémités, deux grimpeurs se contrebalancent. Face à
face. Lui, Martin, elle, Gesine. Ils veulent empêcher un convoi de
délégués du G8 de se rendre à Evian. Ça s’appelle faire une «action».
Essayer de changer le monde.
Martin Shaw ne perd pas connaissance. Il gît dans le sillon rocailleux de
la rivière. Le corps brisé, mais l’esprit lucide. Les premiers secours
mettent un temps fou. Une heure d’attente avant que l’hélicoptère
l'évacue. Puis les soins intensifs, les scans et autres examens. Les
gardes devant sa chambre, les tentatives d’interrogation sous
morphine. Martin a mal, Martin est pété, mais Martin reste lucide. Un
an après le drame, il se souvient: «Je crois que je me suis dit “merde, je
tombe”. Et puis après quand je me suis retrouvé couché dans l’eau et
que j’ai réalisé que je n’étais pas mort, je crois que je me suis dit:“Ma
vie vient de changer pour toujours.”»
Les changements de vie, Martin, ça le connaît. Lui qui s’est fait
militant, il y a dix ans de cela et que l’on retrouve aujourd’hui dans une
communauté autogérée à Barcelone. Un «centro social» perché dans
les collines au bout d’un sentier raide. Qu’on grimpe sans corde. Avec
derrière soi la ville qui ferme la marche. Silencieuse, les pieds dans
l’eau. Un magnifique bâtiment ocre, une léproserie abandonnée que
squattent Martin, Gesine et vingt-quatre autres camarades. «Ici c’est
vivre comme si la révolution avait eu lieu. Malheureusement le reste
du monde attend toujours» sourit Martin. Autour, les jardins. Car on ne
vit que de ce que l’on produit. Bio évidemment. A l’intérieur, un
marché gratuit d’habits récupérés, une chambre où l'on recycle, une
autre où l’on fabrique des savons. Dehors, les panneaux solaires et,
caché au fond de la cour, un bac à sable recyclable en guise de
toilettes. «On veut montrer que c’est possible de refuser le système de
consommation actuel. On essaye de vivre le plus déconnecté possible
de ce système-là.» Exotique, rudimentaire et organisé. Les corvées
hebdomadaires s’affichent à l’entrée.
«On ne peut pas dire aux gens ”il faut changer de vie” et ne pas le
faire soi-même. Les militants font ces changements. Dans leurs
relations sociales, les relations hommes-femmes, dans leur attitude
face à la société de consommation. Changer de soucis, de
divertissements, changer tout en fait!» Et qu’est-ce que ça fait de tout
chambarder comme ça? Chambouler ses idées, ses passions, ses
émotions? Comment se bricole-t-on cette identité de militant? On
commencerait bien par Martin, l’enfant passionné de sciences
naturelles, puis l’adolescent dans sa banlieue de Londres et l’homme
devenu électricien. Mais le militant reste toujours lucide. «Je ne veux
pas trop parler de ça. Je préfèrerais qu’on s’arrête au contexte
politique. Pour moi, c’est ça qui compte.» Le chemin de Martin, c’est
alors une succession d’étapes qui mène à la radicalisation d’un idéal
politique. Rien sur un déclic, un virage pris au détour d’une rencontre,
une souffrance, un renoncement. Le militant est «quelqu’un qui prend
consciemment des décisions politiques dans tout ce qu’il fait».
Raconter son vécu, exprimer son ressenti, c’est déjà se soustraire à
une vision individualisante de l’homme. Ne pas le faire, c’est militer.
Au gré du voyage, le combat s’étoffe, les thèmes se diversifient.
«Contre le génie génétique, la dette du tiers monde, le FMI… Et je
m’étais pas mal engagé contre la construction de routes. C’est là que
j’ai appris à grimper.» Il y en a eu pas mal des actions de grimpe. Dans
des villes différentes et des positions abracadabrantes. Mais jamais
rien d’aussi dramatique qu’Aubonne. Même si la corde, Martin se l’est
déjà faite couper. «Trois fois. Mais avec une équipe spécialisée de
grimpeurs déployée par la police. À mes côtés pour me retenir.
Evidemment.» En Suisse, il s'attendait simplement à quelques jours de
détention.
Difficile alors de trouver une explication rationnelle. «Je reste… sidéré.
Considérant que la police suisse avait des mois pour se préparer. Elle
est supposée collaborer avec les militants sur ce genre d’action: rester
calme, communiquer, négocier une évacuation en toute sécurité. Et
puis, dans un pays qui a autant de montagnes, vous n’allez pas me
dire que la police ne sait pas reconnaître une corde de grimpe!»
Comment la décision de couper la corde a donc bien pu être prise? «Je
me suis posé la question des milliers de fois». L’homme en bleu a-t-il
reçu un ordre précis? «Je ne pense pas que l’officier chef a dit: “Allez
tuer ces deux personnes!” Je pense que ça devait être sous forme
d’euphémisme, du genre “faites ce qu’il y a à faire”.» On cherche en
Martin des réponses qu’il ne peut pas livrer: «Je ne peux pas l’expliquer
et de toute manière, ce n’est pas à moi de le faire. C’est à lui.» On en
restera donc là. Aucun chef d’inculpation n’a été retenu contre les
agents dépassés. «La Suisse est vraiment terrible. Je ne crois pas qu’il
existe un degré d’impunité de la police aussi élevé ailleurs en Europe.»
Malgré la douleur physique et le sentiment «oppressant» d’injustice, le
moral de Martin est bon. «Ma vie n’est plus comme avant c’est sûr,
parce que j’étais très physique, très fort. Mais, psychologiquement, il y
a eu des bénéfices. Je suis devenu plus compréhensif. J’ai ressenti
tellement de peur, de vulnérabilité. Le besoin d’être entouré aussi, et
j’ai reçu ce soutien. Au fond, j’ai pu grandir de ce qui est arrivé.»
Gesine revient à l’instant d’une consultation. Visage fermé. Tous deux
s’installent sur leur grand lit, repoussent le dernier bouquin de Stiglitz
et un tas de feuilles A4, «les notes pour notre défense». Le procès
contre Martin, Gesine et Olivier, un militant suisse présent sur le pont,
a lieu le 28 juin prochain à Nyon. Pour entrave à la circulation et mise
en danger de la vie d’autrui (celle des automobilistes, donc). Pour
supporter l’audience, on conseille à Gesine de prendre des cachets
«mais je n’aime pas ça». Depuis son retour de Lausanne, elle souffre
de dépression. Un syndrome de stress post-traumatique. L’autre
survivante a sombré, tandis que Martin, rapiécé, grandissait. «Il n’y en
avait que pour lui. C’était son action, son rôle, son histoire, ses
convictions politiques… Après l’accident, c’est lui qui a reçu tout le
soutien. C’est de lui qu’on parlait tout le temps. Mais j’étais là moi
aussi. Et en tout, on était dix-sept personnes à avoir vécu cette
histoire.»
Martin concède: «Quand on frôle la mort pareillement, on réalise pas
mal de choses… D’autres priorités sautent aux yeux.» C’est Gesine qui
nous fait deviner lesquelles. L’amour, le couple? Seule issue pour
Martin: l’humour. «Ben oui, je me suis retrouvé tout cassé après ma
chute à lui hurler “je t’aime” et tout ce bullshit!» Il prend la pause d’un
Roméo. Alors Gesine noie son rire et avoue: «C’est vrai, il a beaucoup
changé. Il est moins macho. Je pense que rester allongé comme ça
sans bouger pendant des mois, ça te donne le temps de réfléchir à toimême.
» Et Martin qui, comme toujours, retrouve sa lucidité, résume le
changement dans son couple: «Pour la première fois de ma vie, je suis
devenu monogame.» Et de conclure avec un large sourire: «Il y a un
slogan qui dit que la révolution commence dans la chambre à
coucher.»