LA LETTRE D'AMOUR

Ô ma Nâti

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Der, die, das? Quel est ton genre finalement? J’hésite et tout le
pays est là, dans cette incertitude. Ainsi que dans la ruse
journalistico-linguistique qui s’ensuit: comme toute la Suisse, je te
dis ô ma Nâti (il faut accentuer le a, sans quoi c’est moins joli) ich
liebe dich. Et je te liebe parce que j’aime mon pays et que
justement, l’image de mon pays c’est toi et que c’est pour ça
qu’on t’appelle tous du même alémanique sobriquet: ma Nâti.
Ailleurs, j’en connais d’autres, des plus tricolores und ein bischen
mehr cocardiers, qui se diraient volontiers nés pour te connaître,
pour te nommer.
Mais pas moi. Pas nous, pas les Suisses. Nous autres on est plus
modestes, moins hast-du-mich-gesehen, plus ne-vous-dérangezpas-
pour-moi-je-ne-fais-que-passer. Et du reste, le plus souvent,
dans ces compétitions, on ne fait que passer justement, en
français et en allemand, et puis bye bye en anglais, on rentre tous
ensemble a casa nostra.
Tu vois, c’est ça que j’aime dans toi, ma Nâti, ce plurilinguisme
pur et cette image de la nation que tu renvoies aux Suisses euxmêmes.
Une bonne équipe, une certaine qualité dans le jeu, mais
toujours cette stérilité lorsqu’il faut conclure, marquer, scorer.
Comme si, par exemple, au terme d’un mouvement limpide,
l’équipe bouclait des négociations bilatérales juste avant de
laisser un de ses plus rugueux attaquants les contester par
référendum. Comme si, encore, on obtenait l’autorisation
d’organiser le prochain Euro, mais que certains, parmi nos plus
acides défenseurs nous retiraient la balle des pieds en nous
interdisant de construire les stades pour le jouer justement, cet
Euro. Comme si en somme on s’efforçait de finir toujours tous nos
matches à dix, l’un des nôtres s’étant fait expulser pour faute,
crachat ou toute autre billevesée.
Elle est comme ça, die Schweiz, la Svizzera, la Suisse
indépendante et neutre. Là-bas du reste, en Europe (du Sud, mais
en Europe quand même), ils nous ont si bien compris qu’ils se
mettent à appliquer notre efficace législation. Eh oui! Exclusif:
lorsque à l’étranger, des arbitres étrangers appliquent la loi suisse
sur les étrangers, o Dio, mein Gott, mon Dieu, ils expulsent des
Suisses!