| LE TÉMOIGNAGE «Le Conseil de la ville m'a demandé de sculpter un David colossal à partir d'un Cinzia Parnigoni: Huit mois durant, la restauratrice d'art a nettoyé la célèbre TEXTE: FLORENCE PERRET |
| Cinzia Parnigoni n'aime pas trop les interviews. Elle leur préfère de beaucoup les face-à-face avec des statues de marbre. Reste qu'en acceptant le poste en septembre dernier à la Galleria dell'Accademia de Florence, la restauratrice savait qu'elle devrait s'y coller. «Ils m'avaient demandé d'être disponible.» Il est 13 heures et la Milanaise compte bien mêler déjeuner et entretien. Cheveux auburn attachés, longue, fine, bonne mine, elle ne fait pas vraiment ses 46 ans. Sa voix est douce, presque susurrante et contraste avec ce pseudo ego qu'elle brandit en guise d'armure aux journalistes qui chercheraient à la déstabiliser: «Je suis arrivée à David, parce que j'ai un curriculum assez riche.» Cinzia Parnigoni n'est en effet pas la première venue. Elle a déjà eu l'occasion, «l'honneur», corrige-t-elle, de se mesurer au génie de la Renaissance, en restaurant il y a quelques années Les Prisonniers de Michel-Ange et des oeuvres de Verrochio et autres Donatello. «La chose fondamentale c'est la passion, l'amour de l'art et le respect de l'oeuvre d'art qui est toujours l'expression de quelqu'un.» De septembre 2003 au 24 mai dernier, Cinzia Parnigoni a appliqué durant des heures et des heures ses compresses d'argile, de cellulose et d'eau distillée, à travers une feuille de papier japonais artisanale sur ce David devenu gris au fil de ses 500 ans. Un travail long, intense. «La chose la plus émouvante est de sentir constamment le génie, de pouvoir entrer en contact avec la création d'un homme tellement hors normes.» Car ces deux-là, même si Cinzia est gênée d'en parler, ont échangé plus que des regards: «Même si c'est un bout de marbre, un rapport s'instaure. Je lui ai fait des tas de compliments: "Comme tu es beau!"je lui disais, comme le ferait une maman à son enfant.» Où l'on apprend que c'est un amour de jeunesse «Amoureuse» de ce «corps athlétique, parfait» lorsqu'elle était adolescente – «J'avais la photo de David placardée dans ma chambre» –, Cinzia Parnigoni est déjà attirée par tout ce qui est travaux manuels et par l'art. Après le Lycée artistique et l'Ecole de restauration de Florence, ses goûts changent. David n'est plus son «idéal de beauté». Reste qu'elle l'admire toujours: «Je n'aurais jamais imaginé l'approcher un jour de si près.» Se retrouver devant le «gigantisme» de David a suscité en elle «une émotion bouleversante», «l'amour revient». D'autant plus fort, qu'après huit mois de soins quotidiens, Cinzia peut dire, sans rougir, que «dans un certain sens», elle «connaît David aussi bien que Michel-Ange». «La plupart des gens regardent l'oeuvre dans son ensemble, mais moi je le connais millimètre par millimètre.» Et de cela Cinzia Parnigoni s'enorgueillit. «Ça me rend heureuse, oui.» Tellement fière aussi qu'elle supporterait mal que d'autres s'occupent de son protégé. C'est d'ailleurs elle, à son plus grand soulagement, qui sera chargée des prochaines manutentions. Et si Cinzia Parnigoni dit apprécier son retour à Milan, elle confesse aussi que les premiers jours qui ont suivi son départ de Florence ont été difficiles: «Chaque fois que je pensais à David, je pleurais. Je commence à être moins émotive mais ça a été un travail si prenant que ce n'est pas facile de l'oublier comme ça.» Appelée à Florence en septembre 2003 pour prendre la place d'une autre restauratrice, la Milanaise arrive à l'Accademia en pleine polémique. La méthode «à sec» de sa collègue ne convainc pas et c'est dans un climat «plutôt difficile» que Cinzia Parnigoni accepte cette tâche. Mais avant cela, celle dont le grand-père vendait des statues souvenir en plâtre demande à «avoir du temps» pour consulter la documentation et la recherche scientifique. La méthode qu'elle propose lors de la 1ère réunion devant le comité scientifique et la directrice de la restauration correspond «à 90%» à ce qu'ils souhaitent. Un appui bienvenu même si Cinzia sent une grande responsabilité sur ses épaules. «C'est à la fois un immense honneur et un grand risque. Si je m'étais trompée, ce travail pouvait aussi représenter la fin de ma carrière.» Tel n'a pas été le cas. Exposé aux poussières et pollutions de la Piazza della Signoria à Florence de 1504 à 1873 selon le voeu de Michel-Ange, David n'a jamais ou quasiment été nettoyé. Deux restaurations sont documentées et pas question alors de compresses naturelles appliquées avec délicatesse des mois durant. Non, en 1830, si on ignore les détails de la restauration, David subit un traitement à base de plâtre, gaze et pigments. En 1843, le restaurateur qui prend le relais se trouve devant une surface si abîmée qu'il décide de nettoyer le marbre avec… de l'acide chlorhydrique! «Une chose absolument criminelle, s'étrangle Cinzia Parnigoni. Mettre de l'acide chlorhydrique sur du marbre signifie le corroder.» Où l'on apprend qu'il donne des cheveux blancs Depuis 130 ans qu'elle est exposée au Musée de l'académie, la sculpture n'a «jamais été nettoyée avec attention» alors qu'elle en avait besoin: «A la maison, n'enlève-t-on pas la poussière qui se dépose sur les choses qu'on aime?» Responsables sans doute, les folles dimensions de David: 5,17 mètres (sans compter le socle), 5572 kg. «Pas facile de l'atteindre ou de travailler autour», précise la restauratrice. Elle en sait quelque chose, elle qui a dû grimper sur des échafaudages «dans des situations peu commodes» pour atteindre les hauteurs et les recoins du géant puis, pour la partie frontale, dans une nacelle. Entre quatre et six heures par jour et devant le public du musée! Cinzia Parnigoni a appliqué ses compresses sur David. Une concentration de chaque instant. Rien que les cheveux lui ont pris un mois alors que dix centimètres de surface plane sur le dos ou le torse ont nécessité une heure de travail. L'anecdote la plus étrange? Cette dame qui lui a demandé de pouvoir la toucher. «Elle parlait anglais et je pensais avoir mal compris, mais non. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, elle m'a répondu: "Je veux toucher qui touche David."» Son plus gros souci: le bras gauche, celui qui est replié, celui qui tient la fronde, celui surtout qui a été cassé en 1927 avant d'être réparé avec des tiges de fer. De l'eau sur ces points pourrait-elle oxyder le métal? Réconfortée sur ce point par le chimiste responsable, Cinzia commence par là, «comme ça le plus dur était fait». Autre intervention difficile: le visage, la partie pourtant la mieux conservée. Cinzia n'utilise pas de compresses mais des tampons de coton humides. Un travail «délicat»: la restauratrice doit effectuer ce nettoyage tout en prenant garde à ne pas l'exagérer, à ne pas changer l'expression de David. «Je devais être capable d'équilibrer l'intervention.» Compliqué aussi, les taches de cire sur le marbre. Là encore, Cinzia doit changer de technique: des tiges de coton trempées dans un solvant sans pétrole. Où l'on apprend les dessous de l'affaire Toutes les taches, de plâtre ou de cire, ne partiront pourtant pas. Cinzia Parnigoni ne s'en offusque pas: «L'intention était d'enlever la poussière, enlever ces traces de plâtre qui peuvent être dangereuses pour le marbre et enlever ces taches de cire oxydées qui le défiguraient, mais on ne voulait pas aller à fond, le but n'était pas de restituer le marbre, nettoyé, splendide. En enlevant la poussière grise, le marbre a changé de ton, il a retrouvé de la luminosité, mais ce n'est pas le blanc du marbre à peine extrait de la carrière, parce que ce n'était pas ça que nous voulions faire. David est une sculpture qui a 500 ans et pas question de lui enlever le charme de ses 500 ans.» Et pour le retrouver, Cinzia Parnigoni a continué la restauration centimètre par centimètre, en utilisant en tout et pour tout et sur les huit mois… 30 litres d'eau! «Une quantité ridicule», précise-telle. D'abord sur tout le flanc gauche et l'arrière gauche de haut en bas. Puis tout le flanc droit et l'arrière droit de haut en bas. Et le devant, «en alternance». Entendez, plutôt aux heures de fermeture du musée. A l'évocation du mot «sexe» qu'elle redoute depuis le début de l'entretien, Cinzia commence par se braquer un brin. «Oui, je travaillais bien devant les gens, mais là j'ai évité. Parce que sur ce point-là, ç'aurait été… Enfin, bafouille-t-elle, c'était très dur de faire ça devant les gens parce que ça suscitait une certaine curiosité et une certaine ironie. Et pour moi c'était impossible de travailler comme ça.» Où l'on apprend qu'il faut se lever tôt Si compliqué que Cinzia décide de changer ses horaires afin d'avancer «seule» et sans public, au moins pour les nettoyages délicats. Levers «très tôt le matin» alors qu'elle déteste ça pour travailler avant que le musée n'ouvre, longue pause durant la journée, puis retour au musée. «Pendant 8 mois, je ne suis jamais allée au cinéma, parce que je ne pouvais pas me coucher tard. La priorité a été absolument ce travail.» Et ce sexe, vous l'avez mesuré? Nouveau rire gêné: «Non, non je m'en suis pas préoccupée.» L'homme est grand non? «Oui, mais cette petite partie me semble particulièrement…» Petite? «Oui, eh!» Et tous les gens … «ne s'intéressent qu'à ça oui!» Nouvel éclat de rire. Cinzia Parnigoni a désormais un souhait, voire une exigence pour la prochaine restauration: «Une statue habillée.» Comme La Prière du matin du sculpteur Vincenzo Vela. «Une sculpture qui m'a immensément plue. Elle est si intime, si étudiée, mille détails m'ont fascinés. Et puis, elle est d'une taille naturelle.» Et porte une nuisette. Elle. |