L'ENQUÊTE

L'employé de banque, ce grand malade

Pour la première fois en Suisse, une étude analyse l'état de santé
physique et mental des banquiers. De quoi éclairer le double meurtre
commis à la banque cantonale de Zurich.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

La direction de la banque ne comprend pas. Dix jours après le drame,
elle est encore incapable de dire ni comment ni pourquoi, dans
l’univers feutré des salons de son troisième étage, un de ses cadres
âgé de 56 ans a tué deux de ses supérieurs (41 et 45 ans) avant de
se suicider. Pour quelle raison cet homme de 56 ans, bon père, bon
mari, bon employé a-t-il implosé? A ce jour, sur le site de la Banque
cantonale de Zurich (BCZ), il faut encore se contenter d’un
communiqué publié quelques heures après le drame. Depuis, plus
rien.
Ce mystère pourrait néanmoins être quelque peu éclairci grâce à une
étude parfaitement inédite: la première analyse de l’état de santé
des banquiers. Des chercheurs ont en effet poussé la porte
usuellement blindée du microcosme bancaire. Ils décrivent un
véritable crash sanitaire. Autrefois protégé par son costard trois
pièces, envié pour ses revenus et sa voie tracée de l’apprentissage à
la retraite, le banquier se révèle plus mal en point que jamais.
Menée par le remuant chef de la santé publique du Tessin et
professeur réputé en économie sanitaire de l’Université de Lausanne
Gianfranco Domenighetti en collaboration avec entre autres Alain
Kiener du Secrétariat d’Etat à l’Economie, l'analyse décrit des
employés qui souffrent dans leur tête comme dans leur corps
davantage que ceux d’autres secteurs professionnels. L’étude
conduite sur le seul canton du Tessin auprès d'un double échantillon
de 428 employés de banque (membres de l'Association suisse des
employés de banque) et de 859 salariés d'autres domaines privés ou
publiques, «devrait être, compte tenu de notre méthodologie
représentative de l’état de santé des salariés des banques en Suisse»
affirme Gianfranco Domenighetti.
Les résultats sont édifiants: 74% des employés interrogés déplorent
une pression croissante au cours de la dernière année. A peu près
autant ont peur du futur. Et 40% craignent de perdre leur place. En
conséquence : à peine 16% affirment être complètement satisfaits de
leur travail (contre 42% dans les autres domaines). Ceux qui disent
pouvoir compter sur l'appui de leurs supérieurs sont nettement moins
nombreux que les autres salariés. L'écart se creuse encore lorsqu'on
demande aux employés de banque s'ils ont l'impression de pouvoir se
fier à leurs collègues (un petit 47% contre 76%). Les auteurs notent
ainsi maniant l'euphémisme, que «ces données semblent indiquer
que le climat de travail dans la banque est susceptible de bénéficier
d'améliorations sensibles.»
D'autant que les employés de ces vénérables institutions confessent
un état de santé catastrophique: les deux tiers souffrent d'insomnies
(contre 40% des autres employés) et ils sont deux fois plus nombreux
que dans les autres métiers à reconnaître sombrer souvent ou très
souvent dans un état dépressif. Qui dit employés stressés dit
consommation médicamenteuse à la hausse: derrière les guichets on
avale davantage de tranquillisants, d'antidépresseurs et de
somnifères (25% contre 10%), on y prend plus de stimulants, de
fortifiants et de vitamines (45% contre 22%). En revanche on
consulte trois fois moins que la moyenne des employés de peur de…
s'absenter de son poste de travail.
Reste à savoir pourquoi cette profession se révèle brutalement si
pleine de maux. Gianfranco Domenighetti avance que «plus que dans
n'importe quel autre secteur, le modèle de développement
économique actuel et l’évolution des marchés financiers ont modifié
profondément le travail de banquiers». Pour ne rien arranger, il
semble qu’au niveau directionnel, on soit dans l'ignorance des
nouveaux risques pour la santé que ces nouvelles conditions
professionnelles ont générés. Et que l’on ne cherche pas pour autant
à en sortir.
On repère pourtant quatre grands types de pathologie générés par
ces changements et pas des moindres: troubles psychiques, du
squelette et de l'appareil musculaire, maladies cardio-vasculaires et
tumeurs. Plus ennuyeux sur le plan strictement économique cette
fois-ci, «ces données sanitaires qui résultent notamment du stress
échappent aux statistiques parce qu'elles n'apparaissent pas comme
des maladies professionnelles au sens classique du terme. Alors que
leurs coûts, eux, sont largement externalisés sur l'assurance
invalidité et l'assistance sociale et l’assurance maladie.»
Les auteurs pressent donc les autorités d'étudier de toutes urgences
ces nouveaux risques. Tout comme ils souhaitent ébranler les
certitudes des directions bancaires pas pressées de collaborer.
Domenighetti ne s’en laisse pas conter et donne l’estocade: «Les
changements infligés aux employés dans leur manière de travailler
sont si profonds qu'il ne suffit pas de s'offrir les services d'un
psychologue d'entreprise.» Une chose est sûre, si le drame de Zurich
devait se reproduire il n'y aurait plus cette fois matière à plaider
l'ignorance.