LA UNE

Mélanie Molitor, le destin d'une mère de star

Que fait-on de ses journées quand on a consacré sa vie à la
carrière de son enfant et qu'on se retrouve, à 45 ans seulement,
ex-coach mal aimé du public et mère de star à la retraite?

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

 On dit Mélanie Molitor suspicieuse des médias. Limite
paranoïaque. On dit qu'elle ne ménage jamais les journalistes. On
l’a décrite «sévère», «redoutée des gens de plume», tenant à
«soigner sa légende». De quoi vous mettre la pression. Pénétrer
dans le séjour de Molitor, comme on entrerait sur le court central
pour disputer sa première finale de Grand Chelem. Molitor. Rien
que le nom, ça vous fiche la trouille. Vous respirez profondément,
mais rien n'y fait. La raquette tremble forcément face à ce
monstre – pas tout à fait – sacré du tennis. Mélanie Molitor, celle
qui fit de sa fille l'une des joueuses les plus titrées de la planète,
et qui compte aussi, parmi ses trophées, la palme d'or des
personnalités les plus impopulaires du pays.
Et pourtant. Mélanie, presque méconnaissable sans sa tignasse
frisée et l’air sévère qu’on connaît de la télé, ouvre la porte de sa
maison. Le sourire à la fois étincelant et gêné, et le regard
malicieux d'un enfant qui aurait fait une bêtise: «Oups, j'avais
complètement oublié notre rendez-vous! On a juste fini de
manger. Entrez, vous prendrez bien un café avec nous?» La voix
est chantante, le visage est paisible, le teint hâlé et les cheveux,
coupé courts, parsemés de soleil. Mélanie et son ami, Mario
Widmer, ancien chef de la rédaction sportive du Blick, «l'homme
de ma vie» dit-elle, empilent les casseroles et s'installent autour
de la table. Voilà que Zorro le molosse me fait des léchouilles et
qu'on me tend d'irrésistibles boules Lindor.
Mélanie Molitor raconte qu'elle passe trois, quatre heures par jour
sur les courts. «Huit!» corrige Mario. Pourtant l'entraîneur de l'exno1
mondial du tennis féminin a déserté le circuit professionnel.
Claqué la porte à Swiss Tennis. Renvoyé aux vestiaires les soidisant
prétendants suisses au tennis mondial. Loin des
ambiances tendues de la compétition, l'ex-coach consacre ses
huit heures par jour à... une ribambelle de mômes du coin qui
défoulent leurs gambettes, soignent leurs coups droits et rêvent
de futures victoires à Wimbledon! Ce ne sont en effet pas moins
d'une centaine de bambins que maman Hingis entraîne dans ce
centre unique en Suisse, qu'elle a fondé seule il y a tout juste six
mois. Un investissement personnel de 2 millions de francs pour
une prise en charge dès les premiers balbutiements tennistiques
de votre enfant jusqu’à, théoriquement, son entrée au
classement ATP. Ça, à condition qu'il ait «une vie saine, une
famille derrière lui qui soit prête aux sacrifices et un maximum
de pratique». Car autant décomplexer tout le monde d’entrée de
jeu: «Martina n’était pas plus douée que les autres, elle a
simplement passé plus de temps sur les courts.» Dès lors, la
recette? Elémentaire: «Le tennis est un jeu. Et il y a plusieurs
moyens de le gagner. Rapidité, force, technique... Chacun peut
gagner avec ses propres armes. Ensuite, c’est simple. Plus vous
jouez, meilleur vous êtes. Dans un sens, cela veut dire que tout
le monde a sa chance. De l'autre, si vous décidez à 10 ans de
devenir pro, c'est sûrement trop tard.» Limpide et sévère comme
un 6-0. A l'image de cette femme qui heurta les sensibilités de
chez nous, lorsque sa fille prodige d'à peine 16 ans vint défier les
plus grandes joueuses mondiales sous son regard implacable de
coach, pas assez «maman» au goût du spectateur.
Les considérations relevant purement du tennis, Mélanie, c'est
vrai, les énonce avec sobriété. Le ton est ferme. Parfois aussi
froid que cette enseigne gravée sur une plaque grise qui trône à
l'entrée du centre: Mélanie Molitor Hall. Mais pour le reste, c'est
les yeux qui parlent. Des scintillements dans son regard bleu
perçant qui cherche votre complicité. Un endroit où confier sa
fierté, livrer son humanité, partager sa passion encore brûlante
pour le tennis et l'éducation. «J’ai créé ce centre parce que je
veux rendre au tennis ce qu’il m’a apporté. Et je voulais faire un
vrai travail social. Ce serait bien que je vous le fasse visiter.»
«Molitor», aux consonances hostiles, fait place à «Mélanie»,
chaleureuse et pleine de candeur. Son sourire contenu trahit sa
timidité, tandis que son rire, franc et communicatif, révèle un
côté émerveillé, presque enfantin. «Avec ce centre, je fais ce que
j'ai toujours voulu faire. Je réalise enfin mon rêve.»
L'attention que porte Mélanie Molitor aux enfants qui fréquentent
son centre est totale et touchante. «Je ne veux pas que les
enfants aient besoin de quitter leur famille pour réussir dans le
tennis. C’est important qu’ils puissent s’entraîner jusqu’au bout
en restant proches de leurs parents et en continuant à aller à
l’école.» Extrême bienveillance ou premier aveu démasqué d'une
mère qui a dû renoncer à l'éducation scolaire de sa fille pour en
faire une championne? Sûrement un peu des deux. «Avec
Martina, ça a été très dur. Elle était vraiment seule. Il n'y avait
pas d'infrastructure qui lui permette de travailler son tennis et en
même temps d'aller à l'école.» Mais rien ne sert de chercher en
Mélanie une culpabilité quant aux sacrifices extrêmes qui les ont
conduites, elle et sa fille, au sommet du podium. «Je ne peux
qu'être contente de ma situation. Martina a atteint un niveau
extraordinaire en tennis et j'ai passé des moments merveilleux
avec elle en tant que mère. Aujourd'hui elle évolue dans d'autres
sphères, moi je peux continuer à me réaliser dans le sport, j'ai
gagné beaucoup d'argent et j'ai trouvé l'homme de ma vie.» Le
jeu en a valu la chandelle en quelque sorte. Comme si, pour cette
femme qui a souffert du communisme durant les trente
premières années de sa vie, la fin justifiait les moyens.
Rechignant à parler du passé, Mélanie le concède tout de même
à demi-mot: «En Tchécoslovaquie, à l'époque, la motivation des
gens c'était de faire du tennis pour sortir du pays. Gagner de
l'argent et pouvoir partir. C'était ça.»
La fin, c'était la liberté. La liberté, Jamais sans ma fille. Quant aux
moyens, c’était le travail. L'entraînement, «hard work», comme
elle dit. S'imaginait-elle mener sa fille à la première place du
classement mondial? «J'ai tout fait pour que ça arrive en tout
cas.» Des heures et des heures à se renvoyer la balle. En tirs
croisés, jusqu'à ce que la joueuse ne sache plus qui est le coach
et que la mère perde de vue sa fille. Jeu de balles, jeu de rôles.
Mélanie, savait-elle toujours faire la différence entre son enfant
et la joueuse de tennis? «Non. Bien sûr que non.» Une honnêteté
qui sidère. Qui cautionne une relation entre les deux femmes
qu'on sent aujourd’hui dépouillée de toute lourdeur analytique et
autres prises de tête. Une honnêteté dont on aimerait encore
profiter... Mélanie, pudique, garde sa casquette de coach: «Il y a
à la fois plein d'avantages à travailler avec son enfant et plein
d'inconvénients. L'avantage, c'est que je la connaissais très bien.
Je savais toujours où elle en était dans sa tête, dans quelle
humeur elle était, ce qu'elle avait mangé au petit déjeuner! Ça
compte quand on entre sur le court.» Et les inconvénients?
«L'opposition de l'enfant au coach. Parce que vous êtes sa
mère.»
La confusion atteint son paroxysme. Finale de Roland Garros,
Martina perd contre Steffi Graf et rejoint les vestiaires en larmes,
boudant la remise des prix. Crise inadmissible d'une mauvaise
perdante, décrètent public et médias. «Moi, j'ai simplement
rigolé. Elle avait 17 ans...» Une pause presque attendrie et
Mélanie reprend: «Parfois dans les familles, quand il y a une
dispute l'ado, se lève, quitte la table et part dans sa chambre en
claquant la porte. C'est exactement ce qui s'est passé ce jour-là.
Sauf que ce n'était pas dans un salon en famille, mais sur un
court devant 16'000 personnes.» Le court de tennis, théâtre de
la vie familiale. Le coach était entrée sur le court avec son
joueur, la mère repartait avec sa fille. Les médias reprochait à
Molitor d'être tantôt mauvais entraîneur, tantôt mauvaise mère.
Le public blâmait la joueuse de tennis de n'être qu'une enfant
(gâtée). Le coach s'exaspérait de la joueuse, tandis que la fille
voulait couper le cordon ombilical. Et pour couronner le tout,
Mario Widmer, compagnon de Mélanie, était devenu agent de
Martina. Une vraie pièce de boulevard. Stop. A un moment précis
de leurs carrières respectives, Martina Hingis et Mélanie Molitor
renoncent à travailler ensemble. «Quand Martina était enfant,
c'était bien sûr à moi de prendre toutes les décisions. Mais dès
qu'elle est entrée dans l'adolescence, elle était capable de
décider pour elle-même. Et puis ensuite, le plus important entre
nous était notre relation. Pas le tennis.»
Tournée du jardin. «Ici, c'est moi qui fait tout», se réjouit-elle. Un
travail soigné qui force une fois de plus l'admiration. Vous
apprenez que Martina vit juste là en bas, «à dix minutes d'ici au
bord du lac», qu'elle est passée hier à la maison et qu’elle est
partie aujourd’hui à Boston. Pour une pub Adidas. Et celle pour
les machines Zug, d’ailleurs, c’est quand même moins classe,
non? Haussement d'épaules: «Du moment qu'elle a décidé de
vivre en Suisse, estime sa mère, c'est bien qu'elle fasse des
choses dans le pays.» Martina commente aussi les matchs pour
les grandes chaînes de télévision sportives. «Pour son travail, elle
me demande ce que je pense de telle nouvelle joueuse.» Pour le
reste, Mélanie dit simplement «garder un oeil sur elle pour
m’assurer qu’elle va bien».
Mélanie Molitor est une femme heureuse. Tous les matins, elle
enfourche son VTT, embarque Zorro et accomplit son rêve.
Rendant hommage à son passé, elle enseigne aux enfants le
tennis, et offre aux parents cette place essentielle qu’on lui
contesta tant. De retour à la maison, loin des foules, Mélanie
profite avec Mario d’une sphère restreinte et intime où on la sent
à son aise. «Pourquoi sortir, voir du monde, avoir des amis? J’ai
Mario. C’est lui mon ami. Si la personne qui vous connaît le mieux
et avec qui vous êtes la plus intime n’est pas votre ami, ça n’en
vaut pas la peine. Mario est tout pour moi.» Lorsque Martina
faisait ses premiers smashs à l’US Open, ce même Mario couvrait
l'événement depuis New York. Dans son papier, il évoquait la
femme cachée derrière le phénomène, en parlant tour à tour de
«mère absolue» et de «mère d'exception». Huit ans plus tard,
dans ce village paisible du canton de Schwytz, Mario écoute
Mélanie s'émerveiller de tous ces enfants à qui elle consacre ses
journées, et finit par conclure: «Aujourd’hui, c'est un peu la Mère
Teresa du tennis!»