HISTOIRES DE L'ART

Crincrin au pays du Boucan

Ils nous les brisent menu et ils le savent. A Lausanne, Genève,
Berne ou Zurich, les musiciens de rue sont notre cauchemar de
l’été.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Elle met une application particulière à massacrer Jésus que ma
joie demeure à la flûte de pan et quand un chaland lui lance une
pièce, elle la lui jette à la figure si la monnaie est menue. Il paraît
doué pour la harpe, mais ne joue quotidiennement qu’une seule
chanson, extraite du Docteur Jivago. Elle débite depuis vingt
minutes Petite fleur d’Italie sur son crincrin, quand surgit,
excédée, Kei Koïto, la spécialiste de Jean-Sébastien Bach. Elle
donne dix balles à la violoniste pour qu’elle se casse et la laisse
poursuivre son travail d’organiste virtuose… Parfois, le harpiste
et la flûtiste jouent de concert, chacun à une extrémité de la rue.
Le capharnaüm rappelle l’angoisse existentielle de notre maître
de philosophie Jean-Claude Piguet qui redoutait, quand la mort
viendrait, de gagner le ciel, certain d’y entendre, au paradis de la
béatitude, harpes et flûtes honnies.
Les musiciens de rue, en inflation constante, occupent nos rues
piétonnes avec l’assiduité bruyante d’un marteau-piqueur et la
récurrence morose d’une facture de téléphone. Clarinettiste
rouillé, tam-tam du Niger, harpiste des Balkans, flûtiste
agressive, condor déplumé de quelque ensemble péruvien,
violoniste évadée du conservatoire et même siffleuse chuintant
comme un robinet mal serré les chansons surannées de nos vingt
ans, tous, plus mauvais les uns que les autres, attentent
quotidiennement à la clé de sol et assassinent La Traviata.
A la fin de sa vie, le peintre Georges de La Tour exécuta son
fameux Vielleur au chapeau dont Stendhal écrira qu’il incarne
l’«ignoble et effroyable vérité». Aveugle et grimaçant, face
tordue et bouche édentée, ravagé par la syphilis et le cou flaqué
d’écrouelles, le musicien active la roue et accompagne le
frottement des cordes d’une mélopée lugubre. «Fontainier de nos
maux, dira René Char, il chante un purgatoire inaudible.»
Instrument de prédilection des aveugles pour son maniement
facile, la vielle était aussi appelée «lyre des mendiants» en raison
du peu de valeur qu’on lui attribuait. Evincée du répertoire sacré
dès le Moyen Age, elle n’était que «bourdonnement, charivari,
cornement perpétuel et ennuyeux», entre les mains des gueux,
des voleurs et des pendards.
Détail surprenant, le joueur de La Tour est fort bien vêtu: «Coulée
de miel et de vieux rose», il porte des bas clairs, des haut-dechausses
rose galonné, un pourpoint aux boutons de verre, du
linge blanc avec col tuyauté, une impeccable cape gris clair et un
chapeau vermillon aux deux longues plumes. En 1650, date
probable de l’exécution du tableau, Georges de La Tour s’adapte
à ses commanditaires, une aristocratie désireuse de convertir,
dans l’esprit du baroque triomphant, le monde réel et sordide en
Arcadie rêvée et mythique. Avec ses rosaces finement sculptées
et enrubannée de rose, la vielle n’échappe pas à cette
revalorisation. Seule la mélodie n’a pas encore changé. Suintant
de la bouche cagneuse, elle hante toujours nos rues, grinçante et
casse-burnes à souhait.


Georges de La Tour,
Le Vielleur au chapeau (162 x 105 cm),
Musée des Beaux-Arts de Nantes