LE TÉMOIGNAGE
Charly, gardien de dames à Pigalle
Charly se dit raciste. Ironie du destin, il est aujourd'hui gardien
de prostituées étrangères à Paris. L'homme de tous les possibles.
TEXTE: LÉOPOLDINE GHOR
Paris, rue Saint-Denis. Des pavés, du soleil. Agitation. Trafic. Les
boutiques de fringues se suivent, les voitures ne circulent pas, le
désir est présent, honteux. Il se devine, il se fuit, on avance.
Numéro 233. Là où travaille Charly, gardien de putes, néo-nazi.
Rencontré au hasard d'une fête, il ressemblait à un guerrier, un
fou, un chevalier errant et passionné. Avec plein d'histoires à
raconter.
Aujourd'hui Charly est calme. On l'interviewe, menace. Son ton
est nettement plus modéré qu'à l'habitude, ses propos adoucis.
L'écrit fait-il peur? Ou alors les questions? Charly a bien étudié sa
leçon.
Il est né au Brésil, il y a 33 ans. Mais attention, sa mère était
Allemande et il a toujours vécu en France. Il est blanc,
catholique. Il est français, il insiste, on inscrit. Son enfance? Rien
à signaler. On passe directement au bac, scientifique, puis aux
études d'histoire, sans éclat ni déboire. Après sa licence Charly
s'engage dans l'armée, pendant huit ans, comme sous-officier
légionnaire. Il tue des gens. Pour de vrai.
Difficile de le faire s'épancher. Un big fish, un mythe, de la
réalité.
Retour à la vie civile. A nouveau, il protège, il défend. Garde du
corps personnel de Karl Zéro, mais aussi d'un célèbre et
maléfique marchand d'armes dont il préfère taire le nom, par
mesure de sécurité, évidemment.
Du reste, l'itinéraire qui l'a mené à veiller sur les putes de la rue
Saint-Denis, du bois de Vincennes ou d'ailleurs, il le taira aussi,
encore. «C'est illégal» dit-il. Illégal, oui, mais toléré.
Charly n'est pas mac, il est gardien. Les gars de la brigade de
répression du proxénétisme? Ses potes. Ils sont reconnaissants, il
veille au grain. Quant aux filles, elles se cotisent entre elles, pour
offrir à leur ange convoyeur une paye digne de ce nom. Et Charly
vit bien, même si l'on ne saura jamais combien.
Soudain, silence. Un client descend, ravi. Il est vieux, petit,
bourgeois. Le coeur léger, les yeux qui brillent, il taquine,
complice, la prostituée qui l'accompagne. Elle l'escorte dehors
pour revenir aussitôt avec un homme jeune, plutôt beau mec.
Avant de s'aventurer dans la chambre, elle nous lance, amusée:
«T'es journaliste? C'est pour un article? Mets qu'il est méchant
avec nous! Et qu'il nous tape!»
En effet, Charly frappe. Car selon Freud «l'anatomie, c'est le
destin», et la vocation de Charly, c'est de peser cent kilos de
muscles entraînés pour un mètre quatre-vingt de tension
naturelle.
Ses victimes se comptent parmi les clients peu coopératifs. Ceux
qui râlent, brutalisent, exigent plus. «Tu peux pas savoir la joie
qu'il y a à taper sur les gens. Surtout sur ceux que t'aimes pas.»
Et comme la plupart des fidèles sont des «bicots», Charly est
tout joyeux. Sans autre, le monsieur se dit raciste. «Mais
attention, dans le sens de l'élitisme. Moi, je suis pour la victoire
de l'individu sur la race. Et ne me parle pas de sémites, ils
n'existent pas. Pour moi, tout ça, c'est Nacht und Nebel.»
Intéressant. Surtout lorsque l'on constate que la majorité des
putains qu'il protège sont d'origine étrangère.
Lui-même ne nie pas aller de temps à autres au Pulp (un club
lesbien branché), accompagné de «sauvages», selon ses termes.
Cependant, cela reste à ses yeux des expériences «rock'n'roll».
«Au Pulp avec un nègre», répète-t-il, pour se convaincre luimême.
Politiquement, il se veut anti-démocrate, anti-capitaliste, voire
national bolchevique. «Le peuple doit récupérer l'usufruit de son
travail. Aujourd'hui, le problème, c'est l'invasion massive et
sournoise d'allogènes. Ils sont déjà introduits, ils se reproduisent
avec nos femelles. Moi, je rêve d'un pays où les gens seraient
chez eux, fiers de leur culture. Un monde de "morale" catholique,
tranquille, sans violence.» De toute façon, ses idées, Charly se
les est faites graver sur la peau, comme pour être sûr de ne
jamais les oublier.
Runes SS, croix celtiques, "totenkopfs" et autres christs crucifiés
parcourent son corps. On y trouve même la scène de
l'Apocalypse, suivie de dragons furieux et de mantes religieuses
particulièrement réalistes.
Mais le dessin qu'il a vraiment dans le sang, Charly le porte sur la
nuque. Il y est écrit «Sabine», en gros, en beau, en milieu d'un
coeur magnifique. «Je n'aime que ma femme. Qu'elle. Jamais
d'autre.» On le croit, on le sent. D'ailleurs, sa haine lui vient de
trop d'amour. Trop d'amour pour Sabine, ses quatre filles, son
pays. Et quand Charly aime, Charly défend. De toute son âme, de
toute sa force, à grand renfort de batte de baseball, poing
américain et autre gaz lacrymo.
Un jour, son voisin du dessous bouscule son épouse, enceinte.
Elle tombe. Trois nuits plus tard, le même a déménagé. De toute
façon, il ne lui restait plus grand-chose à emporter…
A nouveau, Charly s'arrête. L'escalier semble étroit, l'homme
jeune et la pute passent. Cette fois, par contre, le client repart
seul. Malika s'arrête discuter avec nous. Elle est belle, fraîche, la
peau or, les yeux verts. «Tu sais, avant, j'étais banquière. Je
gagnais bien ma vie. Seulement ici c'est tellement facile, ça te
crée plein de possibilités. Tu peux pas faire ce métier qu'un jour,
t'es obligée de revenir. Parfois t'en as marre, c'est dur, mais le
soir tu comptes tes billets, t'es accro.» Malika gagne l'équivalent
de 1500 francs suisses par journée de travail. Durant l'entretien,
elle aura mené à terme sept clients. Des grands, des gros,
fonctionnaires ou étudiants. On la voit refuser un noir. Pourquoi?
«Avec eux ça dure toujours trois plombes. J'ai pas de temps à
perdre.» En effet, trois heures quinze fois par jour, ça commence
à faire beaucoup de va-et-vient. D'ailleurs le labeur semble
fatiguant. Ne serait-ce que pour la montée des marches… A
Charly d'intervenir: «De toute façon, les femmes ne servent qu'à
écarter les cuisses et dépenser de la thune.» Quand on apprend
que la sienne a un doctorat en lettres modernes et qu'à la
maison elle mène tout à la baguette, on est à peine surpris.
Charly est cohérent dans ses contradictions. Il romance un peu
son monde, à l'oral comme à l'écrit. Depuis quelques années, en
effet, il tape des mots. Comme exutoire, pour vivre là ce qu'il ne
peut vivre ailleurs. «Mon livre, c'est une soupape de sécurité,
une analyse, une façon de consommer mes fantasmes. Tu sais,
j'ai des instincts de tueur. J'ai envie de viols, de braquages.»
Charly passe-t-il à côté de sa vie? «De toute façon, qui est à sa
place dans ce monde?»
Philosophe, il n'en a pas moins peur. Son courage, de l'agression?
Sa valeur, de la rage? «J'ai peur du lendemain. Si je devais
changer un truc en moi, ce serait l'incertitude. Et puis j'ai peur de
manquer. D'argent, d'amour, de pouvoir, de temps, de vie.» Il
ajoute: «Pour tenir le coup, pour avancer, faut se construire des
rites.» Les siens ont des allures de cérémonies tribales. En bon
chantre de la race blanche, il accorde toutefois une importance
considérable au hasard, à l'instinct, la force obscure, spirituelle,
animale. Il tente d'amadouer les dieux par une multitude de
petits actes réglés, impératifs. Sa façon à lui de maîtriser sa vie,
ses pulsions. Charly ne se lève qu'à heure paire. S'il a la
malchance de devancer son réveil, il reste au lit. Puis il s'habille,
toujours dans le même sens. Il se brosse les dents en dernier,
sinon gare au malheur. Actuellement, il lui paraît encore
inconcevable de passer à la droite d'un poteau. Charly est toc
(atteint de troubles obsessionnels compulsifs), il l'admet. Rongé
par la notion de perte de contrôle, il ne boit jamais, ne prend
aucune drogue. «Je veux toujours être moi. J'ai la phobie de ne
plus pouvoir respirer.» Et de conclure: «Tu sais, en fait, ma vie
n'est que rectitude.»
En attendant, dimanche soir, toujours pour son travail, Charly
était au bois. Il surveillait une amie à lui, qui, pour le fun, le
fantasme et les sous, se faisait attacher à un arbre. Elle était
nue, il faisait froid. Ils la fouettèrent au sang. La pluie vint laver
ses plaies, ils lui délièrent les poignets, Charly put rentrer chez
lui. «Arbeit!» rit-il, éveillé.
En ce qui concerne ses fréquentations, elles ne semblent pas des
plus exemplaires. Son meilleur pote, juif polonais, se vante de
forniquer avec des transsexuels sans capote, tandis que son ami
hardeur (acteur de films X) couche avec des blacks sur les
tournages, tout en étant membre du Ku Klux Klan. Franchement,
tout ça, c'est quand même pas sérieux. Charly s'en fout. Ce qu'il
aime lui, c'est rouler sur son scooter, crâne rasé au vent. En ce
sens, et afin de «survivre au chaos ambiant», il monte
aujourd'hui un groupe de malfaiteurs, les RASS, ou plutôt les
Relou Action Scooter Skinheads. «Une association informelle, un
délire skin, une bande de potes, quoi.» Pourquoi pas. «De toute
façon, le nazisme, ça reste un avatar du fétichisme.» On s'en
doutait.
Une chose est sûre cependant, au-delà de la caricature, Charly
est un grand sensible. «Tu vois l'autre jour, je passe en scooter
et je vois une petite vieille aveugle qui arrive pas à traverser. Elle
avait son caddie, elle peinait la pauvre. Ben y a une petite black
qui a couru pour l'aider. Ça fait peut-être un peu cliché Benetton,
mais moi j'ai trouvé ça beau.» On le constate, il est ému. Charly
pleure-t-il? Une voix au loin nous interrompt: «Charly,
Charlyyyy… T'aurais pas un stylo?» Il nous quitte, pressé.
«Excuse-moi là, mais faut que j'aille bosser.» On l'excuse. La
réponse, on la connaît. Mais ce que l'on sait surtout, c'est qu'au
fond, on s'en fout. «Arbeit!»