L'ÉCRIVAIN

Le B.A-BA d'une bombe humaine

Renvoi de réfugiés de longue date dans les cantons de
Vaud et Genève.

TEXTE: JEAN-JACQUES BUSINO

Je ne comprends pas. Jamais je n'aurais pu imaginer
qu'un enfant qu'on fréquente depuis dix ans devienne
une bombe à retardement en quelques mois. J'entraîne
des enfants depuis plus de vingt ans. J'en ai vu passer
des centaines, des enfants qui ont toujours été des
enfants. La seule différence est que certains ne parlaient
pas le français. Dès que le ballon roulait, personne au
monde n'aurait été capable de voir le lieu de naissance.
Les années défilaient, la communication devenait facile.
Après quelques années, il fallait parler avec les parents
pour savoir que l'enfant venait de l'ancienne Yougoslavie
ou de la Turquie. Se trouver avec une centaine de
gosses qui parlent presque septante langues et qui
arrivent à jouer ensemble sans problème permet de
croire à un monde meilleur et doit être la seule qualité
du foot. Quel que soit le niveau auquel se trouvait le
môme, il portait le maillot de son club avec fierté et
jouait pour gagner. Je les ai vus grandir, apprendre les
rudiments de technique. Certains me permettaient de
gagner des tournois, beaucoup respectaient le matériel
avec la dévotion de celui qui a peu. Beaucoup de ceux
qui n'avaient rien en voulaient beaucoup et nous
remerciaient toujours. Je les ai vus devenir ados,
continuant à venir sur l'herbe, jusqu'au mois passé. Du
jour au lendemain certains ne sont plus venus. Je les vois
en rentrant chez moi. Certains me saluent, d'autres me
regardent sans un sourire. La plupart ont peur, une
bonne partie a l'air d'animaux effrayés. J'ai parlé avec
certains parents, pour comprendre. Sans leurs enfants,
je n'arrivais pas à faire une équipe convenable, je n'ai eu
que des excuses gênées. Un après-midi, dans le
supermarché, un père kurde m'a expliqué qu'il avait reçu
un avis d'expulsion. Je le connaissais bien, il suivait
régulièrement les entraînements et ne manquait jamais
un match. Dans son cas, c'était le grand, celui que
j'entraînais, qui avait traduit la lettre à sa famille, car le
père ne lisait pas le français. Le père pensait que
travailler dans les cuisines d'un EMS depuis douze ans le
mettrait à l'abri d'une expulsion. Il s'inquiétait surtout
pour la petite, née quatre ans après leur arrivée en
Suisse. Elle ne parle pas un mot de kurde et n'a aucune
idée du mode de vie du pays d'origine de ses parents. Je
suis resté un bon quart d'heure a regarder le rayon des
produits laitiers. Je n'arrive pas à imaginer un enfant
expulsé avec sa famille, alors que depuis douze ans je le
voyais chaque semaine. Le soir même, le meilleur ami
du gosse kurde est arrivé en premier à l'entraînement.
C'est un enfant rescapé du génocide rwandais. Il
m'explique que trois de mes joueurs sont dans la même
situation que le Kurde. Mon gardien ne va déjà plus à
l'école, les gendarmes l'ont amené avec sa famille à
l'aéroport. Durant l'entraînement, je regarde mon équipe
jouer et n'arrive pas à donner une seule consigne. Le soir
même, j'arpente le quartier en faisant tous les coins ou
les ados se retrouvent pour glander. Lorsque je les
retrouve, dans un préau d'école, mes deux joueurs
yougoslaves s'éloignent à mon approche. Je leur
demande de me consacrer deux minutes. Avant que je
finisse de leur poser des questions, mon avant-centre
pose sa main sur mon épaule et m'explique qu'on ne
veut plus d'eux ici. Tout ce qu'ils avaient imaginé
construire et réaliser était effacé par une lettre. Ils
vivaient à côté de chez moi et ne connaissaient la
Yougoslavie que par les journaux. Ils ne comprenaient
rien à la loi et s'angoissaient surtout pour leurs petits
frères et soeurs. Le plus jeune m'explique que la seule
façon de rester encore un peu est que la famille ne soit
pas au complet. Il me demande si je serais d'accord de
porter plainte contre eux, pour une raison ou une autre,
une plainte suffisamment grave pour que les deux soient
incarcérés. Durant une demi-heure, je les écoute passer
en revue toutes les possibilités: de l'agression physique
avec blessure à l'arme blanche au vol avec effraction. Je
les laisse, en leur promettant que je vais chercher une
autre tactique, que c'est le rôle de l'entraîneur de
trouver une défense.
Ils me saluent poliment de la main alors que je rentre
chez moi en essayant de me souvenir où sont les limites
des hors-jeu.

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